Fausses vues sur YouTube : « On peut-tu please s’accorder »

Les maisons de disques québécoises et celles à l’international partagent une stratégie numérique commune : l’achat de vues sur la plateforme YouTube. Cette pratique crée de « la fausse concurrence » entre les artistes, ce que déplorent des acteurs du milieu.
Anissa Leduc
2233111@etu.cegepjonquiere.ca
Après de multiples entrevues et échanges écrits avec des maisons de disques à travers la province, toutes confirment que la pratique dénoncée par P’tit Belliveau, dans une courte vidéo publiée sur son compte Instagram, est commune et que le Québec est un fervent acteur dans cette habitude.
Les réactions de l’ADISQ
L’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) a comme mission de favoriser le développement de l’industrie de la musique au Québec. Son directeur des affaires publiques, Simon Claus, ne trouve pas que cette stratégie de publicité soit éthique. « Ça vient fausser la concurrence. Je sais que je ne peux pas me prononcer officiellement aujourd’hui pour dire s’il faut ou pas arrêter, mais éthiquement, on est plutôt en défaveur […] surtout dans un contexte d’une économie du streaming où [le Québec] est déjà désavantagé. »
Dans l’industrie de la musique, le Québec n’est qu’un petit marché. La majorité des acteurs du milieu sont indépendants. Ils n’ont donc pas les moyens de rivaliser avec les grands majors en ce qui concerne la commercialisation ou la promotion de leur production. « Donc si en plus on peut payer pour accroître sa visibilité, on ne joue pas à armes égales », ajoute-t-il.
Simon Claus souligne la similarité entre cette stratégie et la « payola », un scandale de corruption qui a éclaté, dans les années 1970, aux États-Unis. Les maisons de disques américaines versaient une somme d’argent aux stations de radiodiffusion pour augmenter la visibilité de leurs artistes dans les palmarès ou dans les listes de lecture comme le « Top 50 ». Aujourd’hui, la « payola » est considérée comme un crime.
Les stratégies publicitaires sur YouTube
L’application YouTube a commencé à diffuser des publicités en août 2007. La plateforme propose deux types de publicités. Le « in-stream », celle dénoncée par le chanteur acadien qui réfère au financement de fausses vues. Ainsi que le « in-feed » qui agit en tant que suggestions ou recommandations liées aux habitudes de visionnement de l’utilisateur. Pour le président de la maison de disques Courage, Lucas Jacques, cette utilisation est beaucoup plus honnête puisque la décision finale revient au consommateur.
Le « in-stream » est très connu de l’industrie de la musique québécoise, surtout des maisons de disques, mais peu d’utilisateurs sont informés de son existence.
Les vidéoclips sont intégrés aux publicités présentées avant le lancement d’une vidéo. Ils agissent en tant qu’annonce. L’internaute qui la visionne n’est pas obligé de la regarder au complet. Les vues sont automatiquement ajoutées au total du nombre d’écoutes du vidéoclip.
L’industrie du Québec applique cette stratégie en raison de protocoles traditionnels instaurés dans les opérations des maisons de disques. « Ce genre de décisions marketing est souvent envoyé à des agences et ça paraît bien pour eux en métrique d’avoir beaucoup de streams pour pas cher. Je ne crois pas que ce soit malintentionné ou par intention de tromper de la part des labels. Ce sont juste des changements rapides de l’industrie qui ne suivent pas toujours à tous les niveaux », a expliqué Lucas Jacques.
L’achat d’abonnés et de mentions « j’aime » est accessible à tous sur le web. L’utilisateur peut payer entre 3 $ et 1 400 $ pour propulser sa publication quotidiennement sur la plateforme de son choix. « Il y a une dizaine d’années, tu pouvais vraiment payer des espèces de plateformes louches pour monter vraiment tes abonnés avec des bots. Ça, c’était vraiment illégal et [insensé]. De notre côté, nous on n’a jamais fait ça », a expliqué le label manager d’Ambiances Ambigües, Jean-Cimon Tellier.
Pour M. Tellier, tout est une question de crédibilité et d’équilibre. Si la vidéo de l’artiste cumule 100 000 vues, mais qu’il n’y a que 20 mentions « j’aime » et six commentaires, « c’est impossible », s’exclame-t-il.
P’tit Belliveau s’adressait directement à l’industrie de la musique québécoise dans sa vidéo. « On peut-tu [sic] please s’accorder sur arrêter d’acheter des fake views sur nos YouTube videos. »

Le chanteur, P’tit Belliveau, cumule plus de 3,2 millions de vues sur sa chaîne YouTube. © Érika Essertaize
De son prénom Jonah Richard Guimond, il a décidé de partager cette publication puisqu’il avait récemment sorti une nouvelle chanson. « J’étais en train de considérer de payer pour des views parce que c’est la norme et il faut le faire essentiellement. Ça m’a pissed off, je trouvais ça stupide », mentionne-t-il en entrevue.
La maison de disques Ambiance Ambigües utilise la même technique que P’tit Belliveau. Lorsqu’elle sort un vidéoclip avec un artiste et que les données analytiques sont pauvres, elle n’hésitera pas à dépenser un montant d’argent pour en faire la promotion.
« Ce n’est pas un fléau, ce ne sont pas des montants monstres, pis ce n’est pas une cachette, souligne Jean-Cimon Tellier. Ça fait longtemps que ça existe sur Internet, surtout, dans le monde de la publicité web. »
Il précise que les maisons de disques et les artistes qui y contribuent l’utilisent pour favoriser la notoriété et la visibilité des musiciens. Une stratégie qui aide les promoteurs lors de la sélection des chanteurs pour les festivals ou pour la diffusion de la musique dans les stations de radio.
« Pour pas que je paraisse comme un loser aux yeux du public, aux diffuseurs, aux festivals, aux [stations de radio], faut que je paie pour des fake views », a déclaré P’tit Belliveau dans son message aux internautes.
Un impact sur les festivals
Ce phénomène se fait sentir jusque dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Chaque année, La Noce reçoit près de 15 000 festivaliers. L’équipe de production du festival est-elle influencée par cette stratégie de marketing quand vient le temps de choisir les artistes ?
« Nous [Ambiances Ambigües], on organise le festival La Noce de chypre. Si on voit qu’il y a un artiste qui a 70 000 views versus un artiste qui en a 200… Peut-être qu’on va être plus intéressés [par celui qui en a le plus]. C’est quasiment un truc d’industrie et de comparaisons d’artistes », a évoqué Jean-Cimon Tellier.

La Pulperie de Chicoutimi accueille les festivaliers de La Noce de Chypre chaque année. (© Anissa Leduc)
Contrairement à La Noce de Chypre, Jonquière en musique ne se fie pas à la « notoriété numérique » de l’artiste. Afin d’avoir une variété de genres, la direction confirme qu’elle choisit ses artistes en fonction de leur type de musique pour que chaque festivalier puisse se retrouver le temps d’une soirée.
Pour le président de la maison de disques Courage, il est important de « toujours garder un œil sur ce genre d’information, question de ne pas se faire biaiser [sic] dans nos décisions de programmation sur de la data artificielle ».
Il reste à voir si cette nouvelle stratégie perdurera ou si elle pourrait être illégale. L’aspect juridique de la question n’est pas encore connu. P’tit Belliveau et Jean-Cimon Tellier ont été clairs. Cette pratique se doit d’être arrêtée avant qu’il ne soit trop tard et que les producteurs indépendants de l’industrie de la musique québécoise ne puissent plus égaler la concurrence.
« Si moi pis toi, l’industrie de la musique québécoise et P’tit Belliveau, on peut s’accorder […] pour arrêter de payer pour des fake views. Alors, on peut tous sauver cet argent pis l’investir dans du meilleur [contenu]. Et puis, on peut tous vivre dans la paix et dans l’honnêteté », a manifesté P’tit Belliveau.






