« Du rêve à l’action » : la transition sociale et écologique avance au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Des dessinateurs bénévoles ont illustré les conclusions des ateliers de chaque journée. Ils ont placé leurs œuvres au sein du musée vivant du futur. Photo : Virgile Revelle
Le Grand Rassemblement pour la transition sociale et écologique au Saguenay-Lac-Saint-Jean s’est déroulé à la mi-octobre 2025. Citoyens et représentants d’organisations sont venus se mobiliser dans le cadre du Grand dialogue régional.
« On le sait, on a tout, on le fait » : voici le slogan du Grand Rassemblement. Durant quatre jours, Premières Nations, politiques, militants, fonctionnaires et citoyens se sont réunis à Métabetchouan pour passer à l’action. Chaque jour, des thèmes différents étaient abordés : mobilité durable, système alimentaire, protection du territoire, développement social, services de proximité…
C’est un « projet d’autodétermination régionale. Le fonctionnement est démocratique et se base sur l’écoute des citoyens », explique Anouk Nadeau-Farley, salariée de l’équipe du grand dialogue. Au total, le rassemblement aura comptabilisé 340 participations. Certaines personnes sont venues plusieurs fois, d’autres n’ont participé qu’à une seule journée.
Le concept de « région apprenante »
Un des objectifs du Grand rassemblement est de faire du Saguenay-Lac-Saint-Jean « la première région apprenante reconnue par l’UNESCO. » En effet, les « villes apprenantes » existent déjà. L’UNESCO les définit comme des espaces qui promeuvent l’apprentissage de manière inclusive à toutes les échelles et tout au long de la vie. Selon l’institution, cela permettrait de favoriser l’autonomie individuelle, la cohésion sociale, la prospérité économique et culturelle et aussi le développement durable.

L’inscription à l’événement est gratuite. Entre les ateliers, des collations sont offertes. Le dîner est aussi pris en charge. Photo : Virgile Revelle
L’objectif de tous ces ateliers est « de sortir avec des formes d’engagement. Certains groupes d’action existent déjà, d’autres se forment », explique Anouk Nadeau-Farley. Une des inquiétudes de certains participants est de revenir à une phase de discussion et non d’action : « il faut que ça se fasse maintenant », dit André, un participant, en levant la main. Il propose de renommer le nom du comité d’action pour « communauté de réalisation de la vision commune de région apprenante. »
En terre non cédée Ilnue
Chaque jour, les participants se sont inscrits à un thème. Ils travaillent à résoudre des « verrous ». Ensemble, ils débattent pour concrétiser les priorités d’actions établies par les citoyens de la région. La protection du territoire a été abordée le 15 octobre. Journée un peu spéciale car une délégation de quatre personnes issues des premières nations québécoises est présente.
Les organisateurs reconnaissent que l’événement se déroule en « terre non cédée ilnue ». Ils sont prêts à mettre en place le principe de « cocréation », consulter les peuples autochtones et les inclure dans leur démarche de transition régionale. « Nous avons vécu les conséquences de la non-protection du territoire. J’habitais à Chibougamau lorsque la Compagnie de la Baie d’Hudson exploitait le territoire. À cause des mines, nous avons eu des problèmes de peau, ma mère a perdu beaucoup de bébés. […] Cela fait depuis 8000 à 10 000 ans que nous occupons le territoire. Aujourd’hui, les gens ont peur de perdre le territoire, le chasseur a peur d’être chassé. […] Nous sommes en 2025, l’ignorance n’est plus une réponse », raconte Michelle Martin. « Le territoire est vivant, ce n’est pas quelque chose qu’on exploite librement », annonce Uauietiku Robertson Laforge. « Les décideurs en place sont trop influencés par le lobbyisme économique », regrette Michaël Paul. Tous sont d’accord que la protection du territoire doit se faire de paire avec les premières nations, en concertation directe avec les gardiens de territoire. Ce sont les représentants des familles qui occupent le territoire de manière ancestrale, ils connaissent les besoins et les spécificités liées à leur protection.

Michaël Paul chante en innu lors de la cérémonie d’ouverture du rassemblement. Photo : Virgile Revelle
À la fin de la journée, un cercle de parole est organisé par Michelle Martin. Tour à tour, les participants se transmettent un bâton fabriqué avec du castor, de l’orignal, de la perdrix et du caribou. Ils abordent leur relation avec la « Terre-Mère », certains prononcent quelques mots, d’autres parlent plus longuement en versant quelques larmes.
Une longue consultation citoyenne
Le Grand rassemblement est l’étape de mobilisation du Grand dialogue régional. Ce mouvement est né il y a cinq ans, durant la période de division autour du projet GNL Québec. Ian Segers et Olivier Riffon, éco-conseillers et chargés de cours à l’UQAC (Université du Québec à Chicoutimi) animaient des ateliers de dialogue. « On demandait aux gens de s’imaginer dans 20 ans. Nous avons alors établi un constat : les gens avaient des rêves similaires », s’exclame Olivier Riffon. Germe alors l’idée de mettre en commun tous ces différents rêves pour construire l’avenir de la région ensemble. La pandémie a perturbé un peu l’avancement. Néanmoins, après un large financement de la part, entre autres, de la Fondation Lucie et André Chagnon, une équipe de salariés se constitue. La démarche est assumée : « Nous prenons l’argent des riches et nous faisons quelque chose de mieux avec », raconte Jean-Benoît Roussel, stagiaire du Grand dialogue.

Au Grand rassemblement, il n’y a aucun temps mort. Plusieurs petites activités informelles rythment les journées. Photo : Virgile Revelle
En deux ans, le Grand dialogue recueille la voix de 8500 citoyens à travers 350 ateliers. Lagora (Laboratoire de Gouvernances Alternatives) de l’UQAC est partie prenante de ce mouvement avec l’équipe constituée de militants et travailleurs communautaires. De toutes ces données, le laboratoire de recherche établit différentes priorités d’actions.
Le monde universitaire et militant cohabitent donc au sein du mouvement pour « donner la parole aux citoyens ». « Le Grand dialogue ne peut pas exister sans être tout ça. Ça ne pourrait pas toucher la population. Ça ne pourrait pas mobiliser l’argent sans la recherche. On s’en va parler avec l’industrie, avec les politiciens. Nous menons une discussion contre le capitalisme », détaille Sylvie Tremblay Simard, salariée de l’équipe.
Le pari de l’autogestion
La dernière journée de l’événement, « le Samedi du Grand Nous », fut spéciale. Pas d’atelier, pas de comité d’action, LAGORA n’est pas intervenu dans la création de ce moment. « Nous voulions que ça soit à notre couleur. Il n’y a pas de cadrage. Nous souhaitons toucher le cœur, inviter à une transition intérieure », dit en souriant Sylvie Tremblay Simard. La salariée du Grand dialogue a fait le choix avec ses collègues de suivre un mode de gouvernance peu commun : l’autogestion. Ce système sans chef permet la prise de décision de manière collégiale. Tout le monde a son mot à dire, chacun est au même niveau. Pour mettre en place cette méthode de travail, le mouvement s’est fait aider de l’Université du Nous. C’est une société coopérative présente en France et en Belgique depuis 2010. Elle propose des outils pour « déconstruire les conditionnements issus du modèle patriarcal pour tendre à un système d’équité entre tous les êtres vivants. »
Ce pari assez peu commun fait l’objet de recherches au Québec. « Nous sommes le laboratoire vivant d’une équipe de dix », développe Sylvie Tremblay Simard. Jean-Benoît Roussel, étudiant de l’UQAC en éco-conseil et stagiaire salarié du Grand dialogue, réalise sa maîtrise sur ce sujet. « J’ai un double objectif, documenter ce processus-là, c’est un procédé assez unique au Québec, et raccrocher la théorie à la pratique. C’est-à-dire, mobiliser plus la théorie dans l’action », déclare-t-il.

Le collectif Dynamorama s’est présenté. Il est composé de trois artistes du Saguenay. Au total, sept manifestations artistiques se sont produites en quatre jours d’aventure. Photo : Virgile Revelle
Le Grand dialogue continue. La suite sera « d’accompagner les gens qui ont levé la main dans l’action » afin que la transition se concrétise dans la région, affirme Olivier Riffon.






