Entre héritage et disparition : l’avenir des communautés religieuses au Québec

Une maison de sœurs compte entre 10 et 30 religieuses. À la Famille Myriam de Chicoutimi, elles sont sept. (Photo : Site web de la Famille Myriam Beth’léhem)
Les communautés religieuses féminines sont en déclin au Québec. Les sœurs vieillissent, les vocations se raréfient et l’avenir de leurs traditions est incertain. Entre héritage, rôle des femmes et adaptation au monde actuel, elles cherchent à redéfinir leur place dans la société.
C’est dans leur salon communautaire que je rencontre les religieuses de la Famille Myriam Beth’léhem à Chicoutimi. Dès que je franchis la porte, l’accueil est chaleureux, on m’offre un café, un verre d’eau. Rapidement, je me sens comme chez moi.
Dans ce lieu, les religieuses acceptent de me parler de leur quotidien et de l’avenir de leur communauté. Elles savent que leur réalité change. « Notre communauté vise l’éternité, c’est certain, mais elle peut aussi disparaître », reconnaît la responsable de la maison, sœur Esther.
Ce constat n’est pas unique à leur communauté. « L’idée qu’il y ait des jeunes femmes qui entrent en communauté aujourd’hui, c’est rarissime », soutient la professeure en sciences des religions à l’Université de Montréal, Marie-Andrée Roy.

Madame Roy est l’une des membres fondatrices de L’autre Parole, une collective féministe et chrétienne visant à briser l’isolement des femmes et à libérer leur parole. (Photo : courtoisie)
Elle explique que les communautés fondées au XIXe et au début du XXe siècle voient aujourd’hui leurs membres vieillir, avec une moyenne d’âge avoisinant 85 ans. Beaucoup d’entre elles consacrent désormais leur énergie à accompagner leurs sœurs en fin de vie, une réalité qui laisse peu de place aux nouvelles vocations.

Certaines églises proposent des spectacles de musique chrétienne traditionnelle. (Photo : Alysson Patry)
Les racines historiques du déclin
Cette chute des vocations remonte à la Révolution tranquille. La diminution de l’influence de l’Église sur la société et les institutions, a bouleversé le rôle de la religion au Québec. « À mon avis, la pilule contraceptive a joué un rôle majeur dans la baisse des vocations religieuses féminines », explique Madame Roy. Elle rappelle qu’avant les années 60, la vie d’une femme était souvent limitée à deux options : le mariage ou la vie religieuse. « Une femme mariée n’avait pas son compte de banque, devait demander la signature de son mari pour aller à l’hôpital. C’était une dépendance bien réelle. » Dans ce contexte, la vie religieuse pouvait représenter une forme d’émancipation. « Les femmes à l’intérieur des communautés religieuses pouvaient étudier, exercer une profession, devenir directrices d’école ou infirmières », souligne la professeure.
Cette dimension sociale et professionnelle de la vocation religieuse est aussi soulignée par les sœurs. « On a bâti énormément », rappellent-elles. « Si on regarde nos villes, ce sont souvent des missionnaires qui les ont construites. » À Montréal, Marguerite d’Youville, avec les Sœurs Grises, illustrent bien ce rôle historique des religieuses.
S’adapter à une société en transformation
Aujourd’hui, les communautés doivent s’adapter. Tenue allégée, accueil ouvert, activités ouvertes à tous, c’est une transformation qui leur permet de poursuivre leur mission malgré le recul de la religion. « On fait des animations, des soirées de prière ouvertes à tous, on accueille des jeunes, des personnes en difficulté », raconte une sœur. En discutant avec elles, je réalise qu’elles se perçoivent encore comme des actrices sociales, même si elles admettent qu’il reste beaucoup de chemin à faire pour rejoindre les jeunes générations.

La Famille Myriam Beth’léhem est l’une des communautés mixtes du Québec. (Photo : Alysson Patry)
Un patrimoine menacé, mais vivant
Le déclin des communautés religieuses soulève aussi la question du patrimoine. Qu’il soit bâti ou immatériel il est menacé par la baisse des vocations et la sécularisation. Pourtant, selon la sœur Esther, cet héritage restera toujours vivant et continuera d’influencer la société québécoise. « La communauté disparaîtra peut-être, mais elle restera présente autrement. » En quittant la maison, je garde l’impression d’avoir rencontré des femmes actuelles, engagées, conscientes des défis, mais encore habitées par un désir profond de transmettre quelque chose.






