On a fait du pouce entre Jonquière et Chicoutimi

Share:

J’ai levé pour vous mon pouce au Saguenay. (Photo : Émile Barthe) 

J’ai tenté de rallier Jonquière à Chicoutimi sur le pouce. Il aura fallu quatre minutes. Quatre minutes seulement pour qu’une voiture s’arrête. 

L’expérience débute en face du centre Place Centre-Ville de Jonquière, à 13h38, un vendredi après-midi. François, 20 ans, m’embarque à la volée dans son auto. C’est la première fois de sa vie que le jeune homme s’arrête pour prendre quelqu’un sur le pouce. « Je me suis dit : pourquoi pas ? Je me suis senti généreux aujourd’hui », sourit-il. 

Il confesse cependant qu’il ne se serait pas arrêté pour tout le monde. « Tu avais l’air jeune, peut-être que tu avais besoin d’un lift pour aller à l’école. Mais si la personne avait l’air moins  fiable, peut-être sous l’effet d’une drogue, j’aurais peut-être plus hésité et juste continué mon chemin.» 

Cette optique n’est pas partagée par tous mes chauffeurs de ce vendredi après-midi. « Je prends tout le monde, pas de jugements ! », s’exclame Steven, qui m’a transporté de l’intersection entre le boulevard Mellon et celui du Royaume jusqu’à Chicoutimi, encore après quatre minutes d’attente. Le trentenaire a même fait demi-tour pour venir me chercher, n’ayant pas pu s’arrêter la première fois. « J’ai fait souvent du pouce dans ma vie et j’ai déjà été sans voiture, donc je ne t’aurais pas laissé sur le bord du chemin.» 

La carte de mon trajet en pouce entre Jonquière et Chicoutimi. (Montage : Merlin Restoux-Pinglot)

Entre François et Steven, j’ai croisé la route de Raoul, lui aussi loin d’être un novice. « Ces deux dernières années, je montais une fois par semaine aller-retour sur le pouce pour voir mon fils, au Lac-Saint-Jean, à 1h30 de route », raconte l’homme de 35 ans. En moyenne, Raoul mettait 2h30 à 3h pour réaliser ce trajet. Il a pu s’éterniser certains jours. « J’ai déjà attendu pas loin de 9h de temps à la moitié de la route.» 

Une mésaventure qui ne m’est pas arrivée puisque Raoul s’est arrêté seulement six minutes après que François m’ait déposé au Super C de Jonquière. Pour le pouceux d’Arvida, m’emmener dans sa voiture était une façon de « rendre la pareille ». 

Si l’on fait les comptes, mon aventure en pouce aura duré moins d’une heure pour rejoindre le terminus de la STS à Chicoutimi depuis Jonquière. Avec trois voitures, seulement 14 minutes d’attente cumulées, des entrevues, et un arrêt à la poste avec François, mon trajet n’a pas pris beaucoup plus de temps que le même déplacement en autobus. 

Steven, habitué du pouce dans sa jeunesse, m’a emmené jusqu’à Chicoutimi. (Photo : Merlin Restoux-Pinglot)

Pourtant, la pratique du pouce se raréfie selon les trois chauffeurs. Le développement d’Uber, des taxis et des transports en commun pourrait être une explication. Steven en voit une autre. « La violence est plus omniprésente qu’avant dans le quartier. Ça peut rendre le monde plus frileux à faire du pouce. Il tempère : « c’est une mauvaise idéologie de penser que c’est dangereux, il y a tout le temps un risque, là, comme dans n’importe quoi.»

Cette frilosité semble toucher, à juste titre, encore davantage les femmes. Ce sont d’ailleurs trois hommes qui m’ont pris sur le pouce. « Je croise plus d’hommes sur le bord de la route et quand ce sont des femmes, elles sont surtout en situation de voyage », appuie Steven. 

Se refaire confiance et miser sur l’entraide sont les clés pour (re)développer la pratique du pouce selon les hommes m’ayant embarqué. « Le social ne fait de mal à personne, je crois. Ça pourrait amener la société à aller mieux », espère Steven.

Share:
Avatar photo