Prendre une photo, est-ce vraiment se souvenir ?

Share:

Les photographies imprimées permettent de conserver une trace tangible des souvenirs. (Photo : Anaëlle Chevert) 

Elles sont dans nos téléphones, nos albums et nos réseaux sociaux. Les photographies occupent une place importante dans notre quotidien, mais leur rôle ne s’arrête pas à conserver des images. Elles peuvent faire ressurgir des émotions, révéler des détails oubliés et nous confronter à une question : à force de vouloir tout immortaliser, profitons-nous encore pleinement de l’instant ? 

Pour la neuropsychologue Eva Nadon, l’image peut agir comme un indice qui facilite la récupération d’un souvenir. Elle permet de retrouver certains éléments d’un événement, sans pour autant restituer tout ce qui a été vécu. La photographie peut donc aider à retrouver des fragments du passé, mais elle ne garantit pas une meilleure mémorisation de l’événement au moment où il se déroule. Eva Nadon rappelle que les effets de la prise de photo sur la mémoire ne peuvent pas être affirmés de manière systématique. 

Ce phénomène, la photographe Sherleen Whittick l’observe aussi dans son travail. Lorsqu’elle couvre un mariage, les événements s’enchaînent rapidement. En revisitant ses clichés, elle remarque parfois des détails qui lui avaient échappé au moment de la prise de vue. « Ça va me rappeler un autre souvenir ou un autre sentiment en regardant ça », raconte-t-elle. 

La valeur d’une image ne repose donc pas uniquement sur sa qualité technique. Pour Sherleen Whittick, c’est surtout l’émotion qu’elle transmet qui la rend marquante. Une photographie peut ainsi ramener à la surface un sentiment associé à une période de vie, bien après que celle-ci soit passée. 

À vouloir tout capturer, on oublie parfois de vivre 

Les téléphones permettent aujourd’hui de photographier presque chaque instant. Mais cette facilité peut aussi détourner l’attention de ce qui se déroule devant nous. Sherleen Whittick remarque notamment, lors de cérémonies de mariage, des invités qui restent derrière leur écran pour filmer ou photographier. Selon elle, la recherche de la plus belle image peut alors prendre le dessus sur l’expérience elle-même. 

La photographe reconnaît que cet équilibre est aussi un défi dans son métier. Pour elle, travailler avec la pellicule l’oblige à réfléchir davantage avant de déclencher et à être plus présente. Elle résume son conseil ainsi : mieux vaut privilégier l’instant plutôt que la perfection de l’image. 

Mélissa Dion, elle aussi photographe, insiste sur l’importance de doser les prises de vue. Lors des séances familiales, elle encourage ses clients à profiter de leurs proches, sans chercher à contrôler chaque sourire ou chaque geste. L’objectif est de conserver une trace d’un moment partagé, pas de transformer toute l’expérience en séance photo. 

Les galeries numériques facilitent l’accumulation de photographies au quotidien. (Photo : Anaëlle Chevert) 

Des souvenirs à conserver autrement 

Une fois la photo prise, reste la question de sa place dans nos vies. Les images s’accumulent sur les téléphones et les réseaux sociaux, mais toutes ne sont pas nécessairement consultées à nouveau. Selon Mélissa Dion, les albums imprimés permettent de redonner une place particulière aux souvenirs. Feuilleter des pages et tenir les photographies entre ses mains offre une expérience différente du défilement sur un écran. 

Les photos continueront de s’accumuler dans nos téléphones, mais certaines finiront peut-être par retrouver leur place dans un album, ressorties des années plus tard. Et parfois, il suffit d’une seule image pour que tout un moment nous revienne. 

Share:
Avatar photo