L’IA et les réseaux sociaux sont-ils de bons médecins ?

L’époque où les Canadiens avaient le réflexe de consulter leur médecin de famille ou de se rendre aux urgences face au moindre symptôme inquiétant semble révolue. Selon l’Association médicale canadienne (AMC), 1 Canadien sur 3 (37%) utilise Internet pour obtenir des conseils médicaux.
Aujourd’hui, de plus en plus de personnes préfèrent interroger ChatGPT, scroller TikTok ou taper leurs symptômes sur Google. Cette évolution des comportements, accélérée par la pénurie de médecins et la saturation des services de santé, interroge : les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle (IA) sont-ils en passe de devenir les nouveaux médecins ?
En quelques secondes, un chatbot peut répondre à des questions complexes sur des symptômes, suggérer des traitements ou même proposer des hypothèses. « Maintenant, c’est encore plus simple. Les gens se disent : « Ok » l’information est probablement centralisée parce que ces modèles-là ont appris sur des bases de données, sur des ensembles de données démesurément grands » pense le Directeur du Laboratoire d’Intelligence Ambiante pour la Reconnaissance d’Activités de l’UQAC, Sébastien Gaboury.
« L’autodiagnostic devient un jeu risqué »
Un infirmier, qui souhaite rester anonyme, témoigne de cet autodiagnostic dangereux : « Souvent, les patients arrivent déjà avec des idées préconçues, car ils ont recherché leurs symptômes sur les réseaux. Certains retardent leur consultation et, malheureusement, lorsqu’ils se présentent enfin, leur état s’est déjà très détérioré. »

Plus de la moitié des Québécois se sont privés de consulter un médecin dans la dernière année, révèle un sondage commandé par le Collège des médecins. (Photo : Coline Lafargue)
« L’autodiagnostic devient un jeu risqué, leurs problèmes sont plus durs à traiter après » s’attriste-t-il.
Pénurie de médecins
Ce recours croissant au numérique s’explique par les lacunes des systèmes de santé canadiens. En 2024, plus de 6,5 millions de Canadiens n’avaient toujours pas de médecin de famille, selon l’AMC. Les délais pour obtenir un rendez-vous médical spécialisé dépassant parfois un mois.
Comme le souligne Monsieur Gaboury, « souvent, les gens rencontrent des difficultés à accéder rapidement aux informations, voire à des examens spécialisés. Le recours à ces outils numériques peut donc leur offrir un réconfort immédiat, ça les réconforte peut-être plus rapidement. »

Environ 25 % des réponses fournies par ChatGPT au sujet de médicaments ont été jugées « satisfaisantes », alors que les autres étaient « inexactes ou incomplètes » selon le Collège des médecins de Québec. ( Photo : Coline Lafargue)
Dans certains hôpitaux, les services débordent. L’infirmier décrit des conditions critiques : « On a 16 civières, elles sont toujours pleines. La salle d’attente est pleine. On fait de notre mieux, mais on manque cruellement de personnel, autant du côté médical qu’infirmier », souligne-t-il.
C’est un problème depuis quelques années déjà. « Ça s’est dégradé, je dirais, peut-être depuis 7-8 ans. Je dirais que c’est pire » selon lui.
Pour pallier ce problème, il suggère une redistribution des tâches : permettre aux infirmiers d’assumer certains rôles actuellement réservés aux médecins. « Ça libérait les médecins. Il y aurait plus de temps pour voir d’autres patients », propose-t-il.
La médecine sur TikTok
Parallèlement, les réseaux sociaux, notamment TikTok et Instagram, regorgent de vidéos santé où des professionnels et des influenceurs partagent leurs conseils. La promesse est séduisante : des réponses immédiates, accessibles gratuitement, sans avoir à attendre des heures aux urgences ou des semaines pour un rendez-vous.
Si certains médecins y partagent des conseils, la viralité de certaines vidéos propulse parfois des informations erronées au premier plan. Les tendances santé, souvent basées sur des anecdotes personnelles, peuvent s’avérer dangereuses. Sur TikTok, l’hashtag #healthtips cumule plus de 900 000 publications.
Et quand on demande à l’infirmier si ça lui plairait de se lancer sur les réseaux : « Non, je ne me mouillerai pas à ce niveau-là » rigole-t-il.
L’IA, un allié, mais jamais un remplaçant
Mais si l’IA ou les réseaux sociaux peuvent parfois orienter vers les bons soins, elle peut aussi induire en erreur. Les chatbots, aussi sophistiqués soient-ils, ne disposent pas du contexte médical complet des patients. Ils ignorent les antécédents, les allergies ou les comorbidités de ceux-ci. Résultat : certains diagnostics proposés peuvent être faux ou approximatifs. Pour Monsieur Gaboury : « Si on n’est pas capable de lui fournir les bonnes informations et le bon historique, c’est sûr qu’elle (IA) se trompera. »
Selon l’AMC, parmi les Canadiens qui déclarent rechercher des conseils de santé en ligne, 23 % ont signalé avoir subi des « réactions indésirables » ou des « effets négatifs » après avoir suivi des recommandations de santé trouvées sur Internet.
Pour autant, il serait réducteur de diaboliser ces outils. Utilisée de manière encadrée, l’IA est en train de transformer la médecine de manière positive. En médecine, l’IA est déjà utilisée pour analyser des images médicales (IRM, radiographies) ou identifier des anomalies génétiques. « Il y a des systèmes d’intelligence artificielle qui sont extrêmement performants pour analyser des rayons X » selon Sébastien Gaboury. C’est fortement utilisé dans les servies en radiologie. Les médecins et l’IA travaillent de pair. Mais le Directeur insiste : « C’est le radiologiste qui a le dernier mot, l’IA sert seulement à guider.
Septembre 2024, développé à Saguenay, un logiciel a vu le jour : CoeurWay. C’est une application d’intelligence artificielle qui s’active via un ordinateur lors des consultations. Après avoir obtenu le consentement du patient, le médecin lance l’enregistrement et le logiciel transcrit automatiquement la discussion entre le patient et le médecin. Cela lui permet de se concentrer davantage sur l’échange plutôt que de prendre des notes.
Pour autant, « rien ne remplacera un médecin ou un infirmier » affirme l’infirmier.






