Eaux souterraines au Saguenay-Lac-Saint-Jean : quand « l’essentiel est invisible pour les yeux »

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Antoine Brochu et Laura-Pier Perron-Desmeules sensibilisent le public aux enjeux de préservation des eaux souterraines dans la région. (Photo : Léa Morin-Letort)

Si se servir un verre d’eau est un geste banal du quotidien, bon nombre de Saguenéens et de Jeannois ayant un puits privé ignorent la qualité de leur eau. « Un particulier peut boire de l’eau contaminée pendant plusieurs années et ne jamais s’en rendre compte », alerte le professionnel de recherche au sein du comité ARIM’eau à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) Antoine Brochu.

Le comité ARIM’eau vise à protéger et à valoriser les eaux souterraines au Saguenay-Lac-Saint-Jean en informant la population sur les risques reliés à la consommation de cette ressource. Sur plus de 300 échantillons prélevés dans des puits privés sur le territoire dans le cadre des Projets d’acquisition de connaissance des eaux souterraines (PACES), 10 à 20% des échantillons comportaient des dépassements de normes de santé.

Schéma explicatif de la contamination de l'eau dans les puits privés

Contrairement aux puits privés (ci-dessus), les puits municipaux dépendent d’aires de protection déterminées par des hydrogéologues, pour éviter des conflits d’usage entre les fosses septiques et les puits d’eau. (Photo : gouvernement du Québec)

 

Eau invisible : précieuse, mais aussi dangereuse

Les propriétaires de puits privés n’ont pas d’obligations d’échantillonner et d’analyser la qualité de leur eau. Pourtant, « il y a des éléments chimiques qu’on ne goûte pas, qu’on ne voit pas. Ils peuvent être dangereux pour le développement neurologique des enfants et créer des cancers chez les gens », déplore la professionnelle de recherche au sein du comité ARIM’eau à l’UQAC, Laura-Pier Perron-Desmeules.

Il existe un risque de contamination à chaque fois qu’un trou est creusé dans le sol. Souvent, les propriétaires de puits domestiques possèdent aussi des fosses septiques. La proximité entre les fosses septiques et les puits peut augmenter la probabilité de retrouver des éléments chimiques dans l’eau, telle que le manganèse ou le fer, nocifs pour la santé. Par méconnaissance, l’idée que l’eau souterraine est d’excellente qualité reste ancrée dans l’imaginaire collectif, explique Mme Perron-Desmeules.

Groupe de visiteurs devant le kiosque du comité ARIM'eau de l'UQAC à la Sépaq

Sur les 49 municipalités de la région, 39 s’alimentent en eaux souterraines, d’après les données d’ARIM’eau. (Photo : Léa Morin-Letort)

 

Un nombre mystérieux de puits privés

L’enjeu de contamination est aussi lié au manque d’informations précises sur le nombre de puits domestiques dans la région. D’après la Loi sur l’eau du ministère de l’Environnement du Québec, une personne prélevant moins de 75 000 litres d’eau par jour n’a pas besoin de déclarer son puits.

Mme Perron-Desmeules cite en exemple la municipalité de Saint-Félix-d’Otis qui, d’après des données de 2022, alimente à l’année environ 400 personnes avec l’eau du puits municipal. L’hiver, la municipalité compte plus ou moins 1000 résidents et l’été, la population passe à 3000 résidents. Pour répondre au besoin d’alimentation en eau, il faudrait environ 700 puits privés l’hiver, et 2 6000 puits privés l’été. Or, dans la base de données d’ARIM’eau, seulement 136 puits privés sont déclarés. M. Brochu ajoute que pour l’ensemble de la région, 6 à 7000 puits privés sont recensés, mais ARIM’eau estime qu’il pourrait y en avoir le double.

types puits domestiques

Le puits tubulaire, aussi appelé puits artésien, fait partie des trois types de puits privés. (Photo : gouvernement du Québec)

 

Mesures de protection

Pour protéger l’eau de la contamination, les spécialistes émettent un souhait pour 2030, année butoir du plan gouvernemental Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030.

« J’ose espérer qu’on aura fait une gestion judicieuse de l’eau pour assurer sa pérennité. Avec un peu de chance, peut-être même qu’on sera capable d’avoir des aquifères patrimoniaux qui pourraient être préservés pour le futur », confie Mme Perron-Desmeules. Les aquifères, ces espaces naturels contenant de l’eau souterraine, pourraient ainsi être préservés au même titre que des lieux protégés de l’exploitation minière ou forestière, souligne M. Brochu qui espère voir un jour « des endroits protégés de l’exploitation d’eau potable. »

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