La prochaine victime de l’IA : la musique « corporative » ?

La compagnie d’IA générative Suno a été évaluée à plus de 2.45 milliards de dollars (Photo : Philippe Jacques)
La création de musique par intelligence artificielle (IA) pourrait avoir de sérieuses répercussions sur la synchronisation musicale, c’est-à-dire la musique d’ambiance faite pour des publicités, par exemple. En créant des pistes sur mesure de plus en plus facilement, les utilisateurs pourraient mettre ce domaine en danger.
« Pour les musiques de pubs, les jingles, les chansons-thèmes de séries de télévision… J’ai peur pour la synchro », explique le producteur de musique Astro. Puisque ces chansons sont conçues pour être en arrière-plan et ne pas voler la vedette au produit visuel, ce sont elles qui pourraient être plus facilement remplacées par l’IA.
« Au lieu de payer très cher des services personnalisés, les entreprises vont se tourner vers des modèles d’intelligence artificielle », ajoute l’étudiant au baccalauréat en média interactif et compositeur sous le nom Dipsy, Thierry Sarrazin-Renaud.

Dipsy, de son vrai nom Thierry Sarrazin-Renaud, se spécialise dans la création et l’immersion sonore. (Photo : Émile Houde/Courtoisie)
Les meneurs dans le domaine de la composition par IA, soit Suno, Udio et ElevenLabs, offrent tous des versions gratuites qui permettent de générer de la musique sans frais. Pour obtenir une licence commerciale, chacune de ces compagnies offre un abonnement, variant entre 11$ et 30$ par mois, une fraction du prix par rapport à une production humaine.
À qui de droit?
Un enjeu qui demeure, c’est de savoir qui possède réellement les droits d’une production générée par IA.
L’agente de synchronisation et superviseure musicale chez Fair Enough, Marie-Laurence Asselin, explique que si la musique générée par IA advenait à être utilisé dans le domaine de la synchronisation musicale, elle ne saurait pas à qui iraient les redevances. Iraient-elles aux créateurs de l’IA, aux utilisateurs ayant fait la requête, ou aux artistes qui ont contribué à entraîner l’IA?
« À ce jour, je n’ai pas encore la réponse. C’est encore quelque chose qui reste à légiférer », ajoute-t-elle.
Dans les conditions inscrites sur le site de Suno, bien qu’il soit indiqué qu’un utilisateur détenant un abonnement payant sera le détenteur des droits, il est aussi mentionné que l’IA peut générer deux « résultats » similaires pour deux utilisateurs différents. Cette incertitude rend pratiquement impossible de déterminer, de façon objective, qui détient réellement les droits sur une œuvre générée par IA.
La propriété intellectuelle
Autre enjeu de taille : la façon dont ces modèles sont entraînés. Le producteur de musique Astro explique qu’il y a de grandes problématiques au niveau de la propriété intellectuelle.
Pour créer une intelligence artificielle, quelle qu’elle soit, il faut la nourrir de données. Dans le cas de la musique, pour créer une IA, il faut donc lui donner une grande collection de chansons déjà existantes pour qu’elle puisse en générer à son tour. Mais les moyens par lesquels les compagnies d’intelligence artificielle obtiennent ces chansons sont discutables, et parfois illégaux.
En juin 2024, The Recording Industry Association of America a poursuivi les compagnies Suno et Udio, deux géants dans la création de musique créée par IA, pour avoir violé des droits d’auteur. Elle explique que ces deux entreprises auraient nourri leur modèle d’IA avec leurs chansons et qu’en retour, leur IA génèrerait des chansons qui copieraient trop le fond et la forme de productions déjà existantes.






