Concilier handicap visuel et études supérieures

Suivre des études supérieures vient avec son lot de défis pour les personnes aveugles. (Photo : INCA)
Concilier handicap visuel et études supérieures
Pour les personnes aveugles aux études supérieures, la rentrée s’accompagne souvent d’importants défis d’accessibilité. L’un des enjeux majeurs : l’obtention des manuels requis pour chacun des cours dans des délais raisonnables.
Entre le moment où l’étudiant sait de quel ouvrage il a besoin et le moment où il le tient entre ses mains, plusieurs semaines peuvent s’écouler, explique le directeur général de la section Québec de l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA), David Demers. Le processus est aussi long en raison d’un manque criant d’expertise dans le domaine. « En ce moment, un des défis qu’on a, c’est qu’il y a seulement un fournisseur au Canada qui sait vraiment faire le braille en français. » À cette situation s’ajoute le fait que les professeurs sont couramment attitrés à leurs classes au plus tôt deux semaines avant le début de la session. Il est donc presque impossible pour les étudiants d’obtenir les manuels requis à temps pour les premiers cours, puisqu’ils n’ont accès aux plans de cours qu’à ce moment.
« Des fois on reçoit des commandes, puis c’est presque déjà dû ou des fois même un peu en retard », renchérit le directeur du département braille chez le fournisseur Point-par-Point, Martin Chouinard. Il ajoute que transcrire et livrer un manuel peut prendre plusieurs semaines. Les ouvrages sont donc envoyés section par section pour contrer ces longs délais de production. « On essaie toujours de respecter un certain échéancier, on va voir avec les personnes qui commandent [les manuels] ce serait quoi les pages dont ils ont besoin pour la première semaine de cours. On va y aller vraiment avec les chapitres prioritaires », explique M. Chouinard. Et ce n’est pas tout, puisque ces manuels viennent avec un défi pour le moins… imposant. « Un chapitre peut prendre deux, trois volumes en braille. Pour un domaine comme la biologie, j’ai déjà vu un manuel faire une trentaine de volumes! »
Qui plus est, la transcription de manuels scolaires nécessite une excellente connaissance des notions qu’ils contiennent. « Une phrase écrite, peu importe son contenu, on va la transcrire assez facilement en braille. Là où ça devient plus pointu, c’est l’interprétation d’un graphique qui doit être mis en mots », explique David Demers. Il ajoute que pour certains domaines, il n’existe aucun expert au Canada capable de transcrire en braille. « En Ontario, un étudiant a dû reporter certains cours parce qu’on n’arrivait pas à trouver quelqu’un ayant l’expertise pour transcrire ses livres de biologie. » Et la situation est pire pour les étudiants francophones, car les experts se trouvent surtout aux États-Unis et ils font la transcription pour l’anglais seulement.
Rendre plus accessibles les études supérieures
Quand ils sont d’âge primaire et secondaire, les personnes aveugles sont mieux accompagnées. Des éducateurs spécialisés sont présents dans les écoles et collaborent étroitement avec des spécialistes en réadaptation en déficience visuelle pour s’assurer que les élèves ont toutes les ressources et tous les services nécessaires à leur réussite. Les centres de services scolaires procurent également aux jeunes des appareils adaptés qui font la synthèse vocale de certains textes. Mais la transition vers les études supérieures peut parfois être compliquée puisque ces technologies ne sont plus fournies au cégep et à l’université.

Les cégeps sont tous dotés d’un département de Services adaptés. (Photo : Charles Pinel)
Il existe cependant des mesures mises en place pour faciliter l’intégration des personnes aveugles aux études supérieures. Au Québec, les cégeps ont tous des Services adaptés qui analysent les besoins des différents étudiants. Et dans le cas des personnes aveugles, les Centres collégiaux de soutien à l’intégration (CCSI) offrent ensuite aux différents cégeps des services spécialisés, tels que l’adaptation des documents en « médias substituts » (fichier texte électronique, PDF accessible, fichier braille, fichier audio), la vidéodescription ou encore le prêt d’équipements spécialisés.

Les CCSI logent aux cégeps du Vieux-Montréal et de Sainte-Foy. (Photo : courtoisie)
Le DG d’INCA au Québec plaide cependant pour une plus grande autonomie pour les personnes aveugles. David Demers reconnait que ces mesures leur permettent de suivre des études supérieures, mais qu’elles s’accompagnent d’inconvénients considérables. « On permet par exemple aux étudiants aveugles ou avec un handicap de faire deux cours par session et d’être considérés à temps plein. C’est un bel accommodement, mais si tu fais le calcul, si tu fais deux cours par session, ça va te prendre dix ans. C’est comme si tu perdais sept ans de salaire. »
Il déplore aussi qu’il est difficile (voire impossible) de se repérer seul dans les couloirs des établissements scolaires; les étudiants doivent être accompagnés au début de la session pour les aider à mémoriser le chemin vers leurs différentes classes. « Moi, j’aimerais ça voir dans les institutions, des technologies en navigation et en orientation, comme un GPS à l’intérieur, qui sont accessibles aux étudiants. Pour mieux comprendre notre environnement, pour trouver nos cours », revendique M. Demers.
L’IA, une solution?

L’appareil LyriQ utilise l’IA pour transformer le texte en voix. (Photos : Site Web d’INCA)
L’avènement de l’intelligence artificielle a du bon pour les personnes touchées par la cécité. De nouveaux outils permettent de scanner et de lire à voix haute un document en quelques secondes seulement, ce qui facilite grandement les tâches quotidiennes. Mais les logiciels d’IA étant ce qu’ils sont, impossible de leur faire entièrement confiance. « L’autre fois, j’étais dans un tirage, puis j’avais le petit billet avec un numéro dessus. Je l’ai scanné trois fois, puis les trois fois, il m’a donné un chiffre différent », raconte David Demers.
Et pour contrebalancer cet espoir, la situation de la relève dans la transcription en braille inquiète. Chez INCA, ce sont surtout des bénévoles qui se chargent de cette tâche. « On a des gens qui font ça depuis longtemps, qui ont 80 ans. Et on enseigne le braille gratuitement [pour régler le problème], mais on a beaucoup de difficulté à avoir des nouveaux bénévoles », précise M. Demers, qualifiant la situation de « pénurie qui approche un niveau critique ». Même son de cloche chez Point-par-Point, constate Martin Chouinard. « C’est une roue qui tourne dans le mauvais sens. Il y a moins de demandes pour le braille [en raison des nouvelles technologies], donc il y a moins de personnes intéressées à l’apprendre suffisamment pour le transcrire. »






