L’angle mort de la loi sur la sécurité automobile 

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Le tragique accident avait secoué la population du petit village.  (Photo : Roger Gagnon)  

Alors que tout véhicule de promenade destiné au marché canadien doit être muni d’une caméra de recul, les poids lourds eux font exception à la règle. Au cours de la dernière décennie, 16 travailleurs ont perdu la vie lors de manœuvres de recul, un bilan qui ne cesse de s’alourdir. 

Entre 2013 et 2023, ce sont 16 accidents de travail mortels qui ont été attribués à des manœuvres de marche arrière par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Parmi les principales causes qui expliquent ces décès, on retrouve la présence d’un travailleur dans l’angle mort d’un camion, une supervision déficiente et l’inefficacité des alarmes sonores.  

Toutefois, aucun des rapports d’enquête de la CNESST ne fait part de l’absence complète d’une caméra de recul sur ces véhicules voués au transport. Aucune recommandation ne figure à propos de cette technologie de sécurité complètement absente. Confronté à ce constat, le conseiller en relations de presse pour la CNESST, Antoine Leclerc Loiselle, souligne que son organisation ne peut émettre de telles conclusions. 

« Cette loi n’est pas sous la juridiction de la CNESST et nous ne sommes donc pas en mesure de nous prononcer sur son application ou sur des changements à y apporter. » 

Interpellé sur le dossier, Transports Canada dit refuser d’apporter des modifications à la loi en vigueur en raison de la grande variété de configurations qu’offrent ces géants de la route. Cependant l’instance admet être en période de réflexion à ce sujet. 

« Nous étudions présentement la possibilité d’introduire des modifications réglementaires qui engloberaient une variété de systèmes avancés d’assistance à la conduite. Les systèmes qui sont pris en considération comprennent, entre autres, les systèmes de visibilité arrière (véhicules de taille moyenne et poids lourds), les caméras 360 et les systèmes d’information sur les angles morts », a mentionné par courriel le conseiller en communication pour Transports Canada, Hicham Ayoun. 

Pas seulement au travail 

Les manœuvres de recul des véhicules lourds représentent un danger également sur les routes. Âgé de 16 ans, Christopher Allaire-Martel était résident de Saint-Bruno au Lac–Saint-Jean. Étudiant au Pavillon Wilbrod-Dufour et camelot pour le journal Le Quotidien, le jeune homme était promis à un bel avenir. Par contre, c’est le 24 mai 2017 que la vie de l’adolescent s’est tragiquement arrêtée sous le poids d’une bétonnière à moins de 2 kilomètres de son domicile. 

Comme bon nombre de jeunes de son âge, Christopher se déplaçait à l’aide d’un cyclomoteur. En quittant sa maison pour rejoindre l’un de ses amis, il a été percuté par le fardier en marche arrière et il est par la suite resté coincé sous l’imposant véhicule. Le chauffeur n’a pas vu l’adolescent sur son cyclomoteur, car il se trouvait dans son angle mort. 

Western Star, comme l’ensemble de ses concurrents, produit encore à ce jour des véhicules sans caméra de recul. (Photo : Jasmin Maltais)

Une question sans réponse 

Depuis 2018, la caméra de recul est un outil technologique qui permet aux conducteurs de vérifier leur environnement lorsqu’ils entament une manœuvre en marche arrière. Le hic c’est que cette loi ne s’applique qu’aux véhicules de moins de 4 536 kg. Une limite qui exempte tous les semi-remorques et les camions-bennes de ce monde. Avec un poids qui environne les 18 tonnes sans chargement, ces géants de la route sont une menace pour notre sécurité, soutient le meilleur ami de Christopher, Anthony Lavoie. 

« Il n’y a aucune raison qui puisse justifier que ce type de véhicule soit exempté de la loi.[…] Au contraire vu leur poids et leur angle mort, ils devraient être les premiers à en être munis [caméra de recul].» 

 Une option qui n’a pas de prix 

Selon le carnet de vente du 49X 2023, un modèle très répandu du fabricant américain Western Star sur les routes québécoises, aucune caméra de recul ni système de détection d’angle mort ne sont délivrés de série sur l’arrière du poids lourd. Par contre, la feuille d’option propose l’ajout de ce système d’aide à la conduite pour la somme de 2008 $ CAN taxes en sus.<

« Pour des entreprises de transport, il n’y a rien là 2000 $. Encore plus si ça permet de sauver une vie. »

-Anthony Lavoie

Le tableau de bord d’un modèle récent toujours sans écran. (Photo : Jasmin Maltais)

 Retour à la case départ 

À priori, rien ne semble avoir bougé depuis ce décès qui a marqué la communauté de Saint-Bruno. Questionnée sur l’évolution des systèmes électroniques contenus dans leur flotte de bétonnières, la compagnie Béton Provincial, impliquée dans l’accident de 2017, a refusé de donner suite à notre demande d’entrevue. Du côté de Manac, une compagnie québécoise qui œuvre dans la fabrication de fourgons, la réponse reste sensiblement la même quant à la présence d’une caméra.  

« Certains clients le demandent, mais ce n’est pas une pratique que l’on pourrait qualifier de répandue », souligne le vice-président de Manac, Rodrick Lévesque.

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