Réduire les insecticides : un défi pour l’agriculture de demain

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La chrysomèle maculée du concombre est plus répandue dans le sud des États-Unis, mais s’est déplacée jusqu’en Nouvelle-Écosse au cours des dernières années. (Émil Lavoie)

Insectes ravageurs, saisons plus chaudes et besoins d’adaptation urgents, les agriculteurs sont aux premières loges des changements climatiques. Entre rendement et environnement, plusieurs défis colossaux persistent et la redéfinition des modèles agricoles s’annonce un défi de taille.

Pour faire la transition, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a élaboré le Plan d’agriculture durable 2020-2030, afin d’accélérer l’adoption de certaines pratiques agroenvironnementales. Pourvu d’un budget de 125 millions de dollars pour les cinq premières années, le Plan a comme objectif numéro un la réduction de l’usage des pesticides et de leurs risques pour la santé et l’environnement. Un enjeu au cœur des préoccupations sociétales loin d’être gagné.

En 2022, la vente totale de pesticides au Québec a atteint plus de 5 millions de kilogrammes d’ingrédients actifs, selon le plus récent bilan publié sur le site du ministère de l’Environnement. Les données indiquent que le cap des 5 millions a été franchi en 2021 et que le glyphosate, un cancérigène probable, est l’ingrédient le plus vendu du milieu agricole. Un constat croissant qui s’éloigne de la cible gouvernementale, soit, un bilan des ventes de pesticides plus léger de 500 000 kilogrammes pour 2030.

L’augmentation de l’usage des pesticides est attribuable aux changements climatiques selon le professeur en phytopathologie à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, Edel Pérez-López. « L’agriculture est complètement dépendante du climat […] et chaque décision qu’on va prendre pour contrôler une maladie ou un insecte va avoir un impact sur le climat et sur l’environnement. On doit trouver des solutions plus durables, mais un aspect négatif, c’est qu’on peut faire tout très bien ici, mais si nos voisins les États-Unis font tout mauvais, on va en subir les impacts », a-t-il déploré.

Edel Pérez-López, professeur au Département de phytologie de l’Université Laval. (Yan Doublet/Université Laval)

La hausse des températures provoque un comportement migratoire et les insectes n’accordent guère d’importance aux frontières. « On a les insectes qui viennent des États-Unis, probablement avec une résistance aux insecticides d’ici […] Depuis que je suis arrivé au Québec en 2020, tous les producteurs m’ont dit qu’ils doivent utiliser plus d’insecticides, parce qu’il y a plus de ravageurs. »

Adrien Belkin, propriétaire de la Ferme aux trois soleils et conseiller municipal de Saint-Fulgence, n’utilise aucun pesticide et a subi les dommages d’un nouvel arrivant ailé.

« Avec les changements climatiques, il y a des insectes qui montent de plus en plus au nord. On a la chrysomèle rayée du concombre qui commence à arriver dans la région. Je pense que nous sommes les premiers à avoir beaucoup de dommages », a-t-il dit en observant que depuis l’arrivée de l’insecte il y a trois ans, la quantité de ces coléoptères nuisibles a beaucoup augmenté. Même en serre, ses cultures sont attaquées. « On a acheté des filets, mais on les a installés trop tard et on s’est fait bouffer la deuxième vague de concombre au complet. »

À l’avant, le propriétaire de la Ferme aux trois soleils, Adrien Belkin et son ami et collègue Pascal Turcotte. Les deux hommes ont étudié ensemble  (Émil Lavoie)

Sur la terre familiale, M. Belkin cultive une trentaine de légumes de manière biologique parce qu’il souhaite protéger la biodiversité et participer aux efforts contre les changements climatiques. Il estime que dans son cas les insecticides ne fonctionnent pas et craint leurs effets néfastes sur la santé.

« En serre on introduit des insectes bénéfiques et si on traite (à l’aide d’insecticides) ça risque d’affecter les insectes introduits et de tout débalancer », a-t-il affirmé en précisant qu’il suit les conseils d’une agronome.

« Des solutions plus durables »

Afin de mettre au point des méthodes pour réduire l’utilisation d’insecticides synthétiques, le professeur Pérez-López a reçu 7 millions de dollars dans le cadre d’un programme fédéral de recherche en agriculture durable. Cette subvention a fait naitre LeafHope, un projet dirigé par M. Pérez-López qui s’intéresse aux cicadelles, de petits insectes vecteurs de maladies végétales qui ravagent plusieurs cultures à travers le pays, dont le canola, la fraise et le bleuet.

Il assure que la collaboration avec des producteurs du milieu sera centrale dans ses travaux, puisqu’il ne veut pas produire de recherches qui « restent au niveau des laboratoires et ne sont jamais utilisées par les producteurs. »

« Nous avons 140 sites au Canada et nous allons essayer de trouver les solutions locales qui vont fonctionner pour chaque culture, chaque producteur et chaque province. La solution pour la fraise d’ici n’est pas la même que pour celle en Colombie-Britannique », a-t-il relevé.

L’étude prévue sur quatre ans a pour objectif d’explorer l’écologie des cicadelles pour développer des modèles prédictifs, tout en étudiant les micro-organismes intestinaux de ces insectes. Ces recherches visent à « essayer de modifier le microbiome afin d’éviter qu’il s’adapte aux changements climatiques. »

Même s’il estime que le gouvernement québécois est, en matière d’agriculture durable, à l’avant-garde internationalement, Edel Pérez-López souligne que « les politiciens doivent aller au champ et parler avec les agriculteurs pour connaitre la réalité. »

 

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