Le fil de la tradition se dénoue

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« S’il y a de la relève, ce seront des immigrés », soutient Céline Lemay appuyée par plusieurs collègues. (Émil Lavoie – La Pige)

Le métier de couturier-ère vit une crise de succession sans pareil. Résultat : un désespoir commun habite les artisans de la région et leur donne bien du fil à retordre.

Pas besoin de se projeter dans 10 ou 20 ans selon la couturière Céline Lemay, le métier est voué à disparaître dans les cinq prochaines années.

« Nous autres on prend notre retraite dans 4 ans », dit-elle en faisant référence à elle-même et à son employeuse Lise Bouchard, la propriétaire de Salle de couture LB située à Arvida.

Le constat est le même pour Suzanne Fortin de l’atelier de couture et de réparation Au Royaume du Coupon lui aussi à Arvida. Le savoir-faire s’éteint et elle craint qu’il n’y ait pas de jeunes mains pour reprendre le métier qu’elle exerce depuis quatre décennies.

Un fil mince entre la résilience et l’abandon

Mme Lemay explique d’abord le manque de relève par la précarité financière du domaine.

« Il faut vraiment que tu aimes ton métier pour faire ça. Tu ne fais pas ça pour être riche » affirme celle qui coud depuis plus de 45 ans. « Nous on fait ça par passion parce que ce n’est pas un métier reconnu, ni payant en plus », renchérit sa patronne, Lise Bouchard qui cumule autant d’expérience. »

D’après le site Inforoute FPT de Compétences Québec et les données du Guichet-Emplois du gouvernement du Canada, le salaire moyen d’une professionnelle de la couture oscille entre 17,50 $ de l’heure et 17,80 $ de l’heure. Rappelons que le salaire minimum est à 15,75 $ de l’heure.

Lise Bouchard souhaite vendre son commerce une année avant sa retraite qui arrive à grands pas, mais elle ne croit pas qu’elle y parviendra. (Émil Lavoie – La Pige)

« Il n’y a aucune relève. On est dans les dernières de notre génération et rares sont les couturières plus jeunes que nous », affirme Mme Bouchard.

L’absence de formation

Selon les entreprises qui recrutent toujours, l’absence de formation régionale depuis près d’une quinzaine d’années a grandement contribué au manque de main-œuvre actuel.

« S’il y avait une formation, évidemment qu’il sortirait des bonnes personnes de là-dedans. Mais, il n’y en a plus et c’est tout un métier, s’époumone, le gestionnaire de projet d’Au Royaume du Coupon, Rolland Tremblay. C’est le même phénomène partout [dans tous les métiers artisanaux], on ne fait pas abstraction. C’est un travail manuel et ce n’est pas tout le monde qui a cette dextérité-là », ajoute-t-il.

Le cour Mode et confection de vêtements sur mesure, un diplôme d’études professionnelles (DEP) offert uniquement à Québec, Montréal et Laval représente l’un des rares piliers éducatifs soutenant encore cette profession.

En revanche, une simple formation ne suffirait pas à rapiécer la crise dans ce secteur professionnel, car la réparation, un aspect essentiel du métier est perçu comme un véritable défi.

La réparation, une autre paire de manches

Les prix des matériaux comme le fil et les aiguilles ont augmenté de manière exponentielle selon la propriétaire de Salle de couture LB. (Émil Lavoie – La Pige)

« Tu ne peux pas montrer à quelqu’un à faire de la réparation. Tu peux montrer comment coudre à la machine, comment faire des vêtements et d’autres, mais tu ne peux pas montrer comment réparer, c’est trop du cas par cas. Cordonnier c’est la même chose, ce sont vraiment des métiers qui nécessitent un apprenti et cet apprenti, il faut que tu le paies. Mais, il ne produit pas beaucoup et il te coûte cher », résume Céline Lemay. Selon celle qui a étudié en mode, les formations ne sont pas représentatives des tâches exercées par une artisane du textile.

D’ailleurs, sur les 1470 heures du DEP en couture offert par le ministère de l’Éducation du Québec, seulement 105 heures sont consacrées à effectuer des retouches et des réparations sur des vêtements.

« Un métier de femme »

Suzanne Fortin travaille Au Royaume du Coupon depuis une dizaine d’années. (Émil Lavoie – La Pige)

La perception sociale du métier de couturière au Québec est marquée par une sous-évaluation de la valeur de l’expertise, notamment à cause de la prédominance féminine dans cette profession selon Céline Lemay. Elle illustre bien cette réalité lorsqu’elle raconte les réactions de clients choqués par le prix de ses services : « Ouin, ça fait chère de l’heure! » Ce type de réaction, selon elle, résulte de l’absence de reconnaissance de l’expertise requise pour exercer ce métier.

« Ce n’est pas juste la couture que tu paies, ce sont les quarante ans que ça m’a pris être capable de la faire à cette vitesse-là », se révolte la couturière expérimentée.

Un peu à l’image d’une soumission dans le domaine de la construction, le cout des matériaux, le temps et l’expertise sont pris en considération pour déterminer le prix du produit finit.

Mme Lemay s’oppose à cette comparaison. « Ce n’est pas pareil, parce que c’est un métier d’homme. La couture, ce n’était pas un métier pour amener de l’argent à la famille, c’était un métier pour en économiser », relate celle qui confectionne aussi des peluches.

Elle critique également l’absence de programmes gouvernementaux incitatifs qui, selon elle, favorisent les métiers dominés par les hommes. Plus précisément, elle pointe du doigt les formations accélérées et rémunérées dans le domaine de la construction.

« C’est quoi charpentier? C’est un métier d’homme. Trouve les toutes les choses que le gouvernement fait, se sont tous des métiers d’homme », souligne-t-elle.

En 2021, l’administration de François Legault avait accordé une allocation hebdomadaire aux travailleurs sans emploi qui ont accepté de faire un retour aux études dans les secteurs de la santé et les services sociaux, l’éducation, les services de garde, le génie, les technologies de l’information et la construction.

Une profession décousue

Traditionnellement, le métier de couturière a été perçu comme une activité essentielle, souvent associée à la transmission de savoir-faire artisanaux au sein des communautés et des familles. Cependant, avec l’industrialisation et l’avènement de la production de masse, la valeur attribuée au travail de couturière a parfois été éclipsée par la standardisation des vêtements.

« Ça tellement été un métier dévalorisé. Parce que maman et grand-maman en faisait un peu, les gens ne voient que la surface du problème », explique Céline Lemay qui déteste l’expression « ce n’est qu’une couture ».

À son avis, les jeunes se montrent généralement plus compréhensifs que les générations précédentes face à la complexité de certaines opérations qui peuvent sembler simples. Elle remarque qu’ils sont plus enclins à reconnaître leur manque de compétences, même pour des réparations basiques comme coudre un bouton.

Pour sa part, même si le métier venait à disparaître, Céline Lemay assure qu’elle sera toujours en mesure de faire ses bas de culottes.

 

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