Depuis le bloc, ils endorment le monde

Le gouvernement du Québec s’est engagé à ce que les émissions de gaz à effets de serre pour les bâtiments de l’Etat atteignent zéro émission en 2040. (Photo : Pixabay)
Le Rapport d’inventaire national 2025 vient de révéler que les émissions de gaz à effet de serre du Canada ont atteint leur niveau le plus bas en 27 ans. Pourtant, au Québec, une menace invisible persiste. Les gaz anesthésiants continuent d’impacter le bilan carbone du secteur de la santé. Un défi de taille pour les hôpitaux.
« Je compte jusqu’à trois et on se dit à tout à l’heure ». Grâce aux gaz anesthésiants, seulement quelques secondes suffisent pour plonger le patient dans un profond sommeil. Dès lors qu’il ferme les yeux, l’environnement lui se réchauffe encore un peu plus.
Au Québec, le secteur de la santé représente 3,6% des émissions de gaz à effet de serre dans la province, selon un rapport émis par la société Dunsky en 2023. « Les gaz anesthésiants représentent 18 % des émissions contrôlées par le secteur de la santé. Donc, ce n’est pas anodin, quand même », explique Patrick Faubert, professeur au département des sciences fondamentales de l’UQAC.
Graphique illustrant les émissions directes de GES des bâtiments et du transport du secteur de la santé (Source : Rapport Dunsky, 2023)
Les responsables ? Le sevoflurane et le desflurane, les deux seules molécules utilisées lors d’une anesthésie chirurgicale. Seulement, leur impact écologique est considérable : le sévoflurane a un potentiel de réchauffement global 130 fois plus important que le CO2, tandis que le desflurane est 2 540 fois plus réchauffant que le dioxyde de carbone.
Ainsi, selon une étude publiée dans The Lancet, une heure d’anesthésie générale avec le desflurane équivaut aux émissions de gaz à effet de serre émises par un trajet en voiture d’environ 600 km. « Sans oublier que ce gaz va rester 14 ans dans l’atmosphère alors que le sévoflurane disparaît au bout d’un an. Il est donc temps de trouver une solution… », complète le professeur.
L’Europe précurseur
La solution, l’Union Européenne l’a déjà trouvée en interdisant le desflurane dans les blocs opératoires à partir du 1er janvier 2026. « Quand ils l’ont mis sur le marché, ce gaz a été présenté comme une révolution dans la prise en charge des patients parce qu’il permettait une anesthésie très ciblée, avec un effet un peu « on/off », c’est-à-dire que quand tu arrêtais d’en administrer, ton patient se réveillait. C’était un truc un peu miracle, explique une infirmière anesthésiste, qui souhaite rester anonyme. C’est après qu’on s’est surtout rendu compte que c’était extrêmement polluant. »
En attendant des mesures de la part des institutions québécoises, d’autres options existent. « Si on ne veut pas utiliser les gaz, on peut faire de l’anesthésie uniquement intraveineuse. Ça existe déjà, mais ça a un certain coût, donc ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux », ajoute la professionnelle de santé. Ainsi, vers quoi se tourner ?
Capturer l’invisible
Les gaz servent à entretenir la respiration du patient tout au long de l’opération. « Notre rôle, c’est de consommer un minimum de gaz, et donc de donner la bonne quantité au patient parce que si on en donne trop, le surplus va être déversé dans l’atmosphère. C’est ce qu’on appelle des circuits fermés », explique l’infirmière anesthésiste.
Dans certains hôpitaux, l’expiration du patient pendant l’intervention est récupérée, « un peu comme les plongeurs pendant la plongée sous-marine », selon cette dernière. « On expire du CO2, c’est le fonctionnement normal de la respiration, mais le patient expire aussi la partie inutilisée du gaz anesthésique dont il n’a pas besoin », explique-t-elle. Une partie de ce gaz est alors récupérée et réinjectée dans le circuit.
Quant à l’autre partie, elle part en direction de l’atmosphère et petit à petit, vient détruire la couche d’ozone. Pour protéger l’environnement, des systèmes de récupération se sont mis en place. Le principe est simple : la partie inutilisée du gaz est captée dans une cartouche fermée qui est ensuite brûlée, comme des ordures ménagères, pour détruire la molécule toxique. « À plus long terme, les laboratoires commencent aussi à proposer des systèmes de récupération de gaz, pour le recycler et en refaire du neuf », explique l’infirmière anesthésiste.
Un danger pour les soignants ?
Si l’atmosphère est impactée, les travailleurs de la santé ne sont pas non plus épargnés. Une fois le patient extubé après l’opération, ce dernier va respirer à l’air ambiant. Ainsi, les restes de gaz présents dans l’organisme vont être éliminés tout doucement dans la salle. « Ce sont vraiment des quantités faibles », assure Patrick Faubert.
Seulement, malgré le renouvellement de l’air dans les blocs opératoires, les soignants sont parfois amenés à respirer du gaz en plus grande quantité. « On le sent rapidement. Il a une odeur très particulière ! », dit l’infirmière anesthésiste, d’un air de dégoût.





