Détricoter les préjugés, une maille à la fois

La participante Louise Trudel, à droite sur la photo devant le rouet, apprécie « les liens qu’on tisse avec cette communauté » lors des ateliers. (Crédit : Léa Morin-Letort)
Le cliquetis de la tricoteuse se mêle aux éclats de voix dans l’Atelier-boutique Attirail à Chicoutimi-Nord. La quinzaine de participantes à l’atelier ont bravé la pluie pour filer et tricoter la laine. Entre anecdotes quotidiennes et conseils techniques pour installer le rouet, elles cassent les idées reçues sur l’univers du tricot.
Grâce au groupe Les Perséides, les personnes passionnées par l’art du fil se rassemblent une fois par mois depuis 2017 au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Leur but est de conserver ce savoir-faire ancestral qui demande de l’expertise, note la propriétaire d’Attirail, Émilie Bellemare. L’artisanat du textile est une question de patrimoine, souligne fièrement Louise Trudel, la seule flécherande au Lac-Saint-Jean. Celle qui manie le motif du fléché québécois se réjouit aussi de l’utilisation de tricoteuses circulaires. Historiquement, ces machines antiques ont servi à tricoter des bas pour les soldats pendant la Première Guerre mondiale, entre autres usages.

L’une des participantes a confectionné des bas pour enfants avec la tricoteuse circulaire. (Crédit : Léa Morin-Letort)

La tricoteuse circulaire est un outil antique et rare. (Crédit : Léa Morin-Letort)
Pour Émilie, le tricot peut encore être associé aux “matantes”, assises seules dans leurs fauteuils, une tasse à portée de main. Pourtant, elle constate que ces dernières années, la demande a fortement augmenté au Québec. « Au troisième trimestre de 2020, les ventes de fournitures de couture et de tricot se sont chiffrées à plus de 192,2 millions de dollars, en hausse de près de 30 % par rapport au trimestre précédent », peut-on lire dans une étude de Statistique Canada.
Quand tricoter permet de s’émanciper
L’intérêt grandissant se fait même sentir chez les jeunes selon Émilie. Elle constate que les vidéos TikTok, de plus en plus nombreuses, sont « satisfaisantes à regarder » à en croire ses neveux. Selon son expérience, c’est plutôt « un espèce de pied de nez à la fast fashion » chez les jeunes femmes qui préfèrent fabriquer un chandail ou une tuque elles-mêmes. Pour les plus petits, Émilie se déplace notamment dans les écoles. Elle leur fait manipuler différentes textures de fibres et de couleurs. « Les enfants sont intéressés sans préjugés », affirme-t-elle.

Dans le discours d’Émilie Bellemare auprès des jeunes, « y’a pas d’histoire de “touche pas, c’est fragile” ». (Crédit : Léa Morin-Letort)
Cette curiosité opère auprès d’un large public, dont celui des hommes. Guy Charbonneau, alias Le gars qui tricote, est l’une des figures masculines au Québec dans ce domaine. Il partage ses connaissances à travers des vidéos YouTube, des conférences, des ateliers et de nombreuses participations aux festivals de laine dans toute la province. Pourtant, quand il était enfant dans les années 1960-1970, M. Charbonneau raconte que le tricot était considéré « comme un passe-temps de filles ». Voyant sa mère manipuler la laine, il se souvient lui avoir demandé qu’elle lui apprenne à tricoter. « J’en avais jamais parlé à personne, je gardais ça secret, mais maintenant tout le monde le sait, je ne me cache plus du tout », confie-t-il.

Guy Charbonneau, ou Le gars qui tricote, a transmis sa passion à ses enfants et petits-enfants. (Crédit : Karma Photo)
Tout comme M. Charbonneau, Émilie a appris notamment avec sa propre mère. La propriétaire de l’Attirail est reconnaissante de cette transmission. « Ma mère a semé la graine de la persévérance : je la voyais s’acharner sur les tricoteuses rectilignes et me fabriquer du linge pour mes Barbies », estime-t-elle. Émilie ajoute que sa famille a toujours eu un attachement pour l’artisanat et une proximité avec les animaux tels que les moutons. Pour elle, il est important de comprendre d’où provient la laine puis d’encourager au maximum l’achat local. Ainsi, les éleveurs et artisans amateurs ou professionnels pourront perpétuer un cycle vertueux, une maille à la fois.

Émilie a fait essayer à sa mère un chandail qui a été tricoté collectivement. (Crédit : Léa Morin-Letort)



![Au sein du local Mamu [ensemble en innu], une étudiante autochtone et allochtone étudient au Cégep de Jonquière. Photo : Virgile REVELLE](https://lapige.atmjonquiere.com/wp-content/uploads/sites/3/2025/11/PXL_20251113_144304510-scaled-e1763945324674-150x100.jpg)


