Comment le système éducatif québécois s’adapte-t-il aux cultures autochtones ?

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Au sein du local Mamu [ensemble en innu], une étudiante autochtone et allochtone étudient au Cégep de Jonquière. Photo : Virgile REVELLE

Au sein du local Mamu [ensemble en innu], une étudiante autochtone et allochtone étudient au Cégep de Jonquière. (Photo : Virgile Revelle)

Le dernier pensionnat du Québec se trouvait au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il a fermé en 1991. Aujourd’hui, les différents établissements scolaires et universitaires de la province tentent toujours d’ajuster leurs enseignements pour accueillir des jeunes autochtones. 

« Au pensionnat, j’ai perdu ma culture, ma spiritualité. […] Aujourd’hui, je me rends compte de ma persévérance. J’ai jamais lâché, j’ai toujours continué malgré les obstacles », détaille Chantale Niquay. Elle fait partie de la dernière génération à avoir côtoyé le pensionnat de Pointe-Bleue. Elle y était de 1983 à 1986. 

Avant de devenir éducatrice culturelle au CPE Auetissatsh, la professionnelle a dû se réapproprier sa propre culture. « J’ai 56 ans, cela fait seulement 10 ans que ça m’est revenu », souligne-t-elle. L’éducation scolaire des jeunes autochtones à Mashteuiatsh est maintenant complètement différente de celle qu’elle a vécue. « Depuis trois ans, nous avons effectué un virage à 360 degrés. Aujourd’hui, nous allons dans le bois, nous avons des ateliers culturels en fonction des saisons. Avant c’était le strict minimum », regrette-t-elle. Le CPE [Centre de la petite enfance] fait appel à deux transmetteurs qui viennent parler nehlueun afin que la langue ne se perde pas. Le teueikan, tambour traditionnel innu, est également joué en cercle avec les enfants. 

Limites de l’adaptation 

Un cégep fait figure d’exception dans tout le Québec. Le Collège Kiuna, situé à proximité de Trois-Rivières, accueille des jeunes autochtones provenant de toute la province. « À cause d’un taux de diplomation très faible, les gens ne voulaient pas sortir de la communauté. En 2011, le Conseil en Éducation des Premières Nations a créé Kiuna », explique Caroline Odjick, la directrice adjointe de l’établissement. 

L’institution se distingue sur plusieurs points. La pédagogie est adaptée, tous les cours comportent un volet Premières Nations. À l’occasion des cours de sport, de la danse traditionnelle est même proposée. Les activités culturelles sont nombreuses : en territoire, avec des aînés… Enfin, les services psychosociaux sont très développés, quatre intervenants sociaux sont à la disposition des étudiants. « Nous prenons en charge la réussite de nos étudiants et de leurs enfants. Nous possédons trois blocs de logements au sein du campus. À Trois-Rivières, un milieu de vie communautaire avec CPE a ouvert récemment. Nous aidons les étudiants parents pour l’inscription de leurs enfants dans des écoles », ajoute Caroline Odjick. 

Toute cette adaptation est limitée par l’après cégep. Certains professeurs gardent une posture occidentale, plus magistrale. Ils effectuent le cours debout, devant les élèves assis alors que chez les premières nations la transmission de savoirs se fait en cercle. « Nous avons une démarche traditionnelle mais également une volonté de préparation à l’administration et l’université. Nous devons les préparer au marché du travail », informe Jean-François Beaudet, conseiller pédagogique à Kiuna. Parmi les élèves, certains travailleront hors communauté, dans des milieux moins sensibilisés à leur culture. 

Possibilités d’amélioration 

Au sein d’établissements classiques, gérés par des allochtones, un bureau culturel existe parfois pour accompagner les étudiants autochtones. « Certains professeurs sont sensibilisés. Nous travaillons à l’autochtonisation des programmes. C’est-à-dire sélectionner des aînés comme conférenciers, utiliser du matériel issu des Premières Nations, adapter certaines évaluations à l’oral. Nous avons notamment, en interne, une formation en ligne que tous les employés peuvent écouter. [..] C’est certain qu’il y a encore du boulot à faire pour valoriser la pédagogie autochtone au sein des cours et de la recherche », s’exclame Suzie Perron, conseillère aux étudiants issus des Premières Nations à l’Université Laval.  

Au Cégep de Jonquière, Kate Bacon travaille beaucoup avec la technique en travail social.  « Le travail social a un devoir avec la rafle des années 60, orchestrée par la DPJ [Direction de la protection de la jeunesse] », indique-t-elle. La conseillère en sécurisation culturelle aimerait que plus de programmes passent par un processus de « décolonisation ». « On dirait que les gens ont peur quand ils entendent ce mot. Nous n’allons pas enlever les savoirs occidentaux mais juste travailler à une cohabitation des connaissances », exprime-t-elle. 

Kate Bacon estime avoir déjà sensibilisé entre 1000 à 1500 personnes aux cultures autochtones durant des ateliers au Cégep de Jonquière depuis son arrivée il y a deux ans. Photo : Virgile REVELLE

Kate Bacon estime avoir déjà sensibilisé entre 1000 à 1500 personnes aux cultures autochtones durant des ateliers au Cégep de Jonquière depuis son arrivée il y a deux ans. (Photo : Virgile Revelle)

L’Innue souhaiterait notamment que l’École supérieure en Art et technologie des médias (ATM) accorde plus d’importance aux perspectives autochtones pour « défaire les préjugés ». Elle indique que les « images négatives » sont souvent véhiculées par les médias. « Nous avons une formation obligatoire sensibilisant à propos des VACS [violences à caractère sexuel]. Ça serait le fun d’avoir ça en version décolonisation », termine Kate Bacon. 

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