Regards scientifiques sur l’autosuffisance : vivre en marge ou vivre mieux ?

Vivre en marge de la société vient avec son lot de défis. Les personnes autosuffisantes ne comptent pas leurs heures, doivent gérer des conflits interpersonnels et dépendent des aléas météorologiques. (Photo : Viviane Isabelle)
Le mode de vie autosuffisant gagne en popularité ces dernières années après avoir été discret pendant plusieurs décennies. Cette évolution s’explique par différents facteurs sociétaux. De nombreuses personnes adoptent ce mode de vie plus marginal mais en perpétuelle cohérence avec leurs valeurs. Voici le regard de scientifiques sur la question.
Le mode de vie autosuffisant, comme les autres modes de vie alternatifs, répond souvent à une perte de confiance en « un système politique et économique de plus en plus capitaliste », explique la sociologue à l’UQAC, Rosalie Rainville. Ce système ne correspond pas aux valeurs des personnes qui tendent à devenir autosuffisantes.
Cette dernière considère que ce style de vie revient à faire de l’infra-politique. James C. Scott, professeur émérite de science politique et d’anthropologie à l’université Yale, définit les gestes « infra-politiques » comme une forme de résistance déguisée, discrète et non déclarée.
« Il y a des gens qui refusent de participer à ça, d’acheter du linge qui a été fait par des enfants exploités. Ça vient de certaines valeurs et d’une lecture de la réalité puis du système économique », raconte l’étudiante à la maîtrise en anthropologie, Viviane Isabelle.
Il est important de mentionner que le phénomène de l’autosuffisance est très peu documenté car il recommence petit à petit à prendre de l’ampleur.
Vivre en « décroissance »
« À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, on a basculé dans un modèle de consommation capitaliste et dans un mode de fabrication tourné vers la délivrance : on a confié à d’autres le soin de nous nourrir, de nous loger, de nous habiller », rapporte Rosalie Rainville.

À travers les études anthropologiques, on s’aperçoit que « la société telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a pas toujours été la même : le rapport au territoire, la manière dont on se nourrir », soutient la sociologue. (Photo : Rosalie Rainville)
Les individus qui tendent vers l’autosuffisance souhaitent s’autonomiser et se réapproprier la prise en charge d’actions ordinaires sans se reposer sur le système en place et sur l’achat de marchandises. Cette volonté est aussi liée à l’absence de contraintes d’emploi chez ces individus : « Tu travailles moins, tu consommes moins, tu as moins d’argent mais en même temps tu en as moins besoin », confie Viviane Isabelle.
La jeune femme a passé deux mois et demi au sein d’une communauté intentionnelle en Gaspésie. Plusieurs jeunes du Bas-du-Fleuve et de la Gaspésie se sont installés dans une grande maison et s’alimentent grâce au troc, au déchétarisme ou à leur jardin. Presque rien dans leur frigidaire ne provient de l’épicerie.
La Covid-19, le tournant
La Covid-19 a été un événement déclencheur pour entreprendre de tels modes de vie. « Il y a eu une sorte de décélération avec la Covid. Les gens étaient à la maison, ils ne pouvaient pas voyager donc ça a remis au goût du jour les savoir-faire concrets », déclare Mme Rainville.
La communauté intentionnelle où Viviane Isabelle a passé deux mois et demi en Gaspésie est justement née lors de l’épidémie de Covid-19. « Il y a eu comme un regain de projets alternatifs pendant la Covid, explique joyeusement l’anthropologue. Les gens avaient beaucoup de temps et avaient aussi de l’argent. Ça donne plus d’espace matériellement pour se lancer dans des projets dont on rêve depuis plusieurs années. »

Viviane Isabelle a expérimenté l’« abondance », lors de son séjour au sein de la communauté gaspésienne. « Il y a des gros soupers, il y a toujours des activités à faire. L’ambiance est chaleureuse » (Photo : Viviane Isabelle)
Une vie d’abondance, autrement
En plus d’être proche de la nature, du vivant et du territoire, l’autosuffisance permet d’avoir un quotidien en opposition avec le rythme traditionnel : métro, boulot, dodo. « Travailler 48 heures par semaine, payer un loyer : je crois qu’il y a beaucoup de jeunes qui ne se projettent pas dans cet avenir-là surtout dans un monde aussi instable politiquement », affirme Viviane Isabelle.
Ces personnes ont le sentiment d’être « super riches », rapporte Mme Isabelle. Rosalie Rainville est convaincue : « Vivre ainsi, ce n’est pas pour engager une vie de pauvreté ou de malheur […] Ce sont des manières alternatives de bien vivre différemment. »
Regard de la société : le plus gros défi
« La société leur rappelle tout le temps qu’ils sont marginaux, qu’ils font des choix alternatifs », dénonce la sociologue à l’UQAC. Mme Isabelle confie que souvent, son entourage imaginait la communauté intentionnelle dans laquelle elle s’est rendue comme une « secte ».
Il existe une incompréhension et un fossé entre deux modes de vie complètement distincts. Viviane Isabelle explique que certaines personnes n’ont pas le privilège d’imaginer vivre ainsi car elles n’ont pas été éduquées avec ces valeurs et qu’elles tentent tant bien que mal de survivre dans une réalité matérialiste.
Cependant, la cohabitation avec les voisins de la communauté intentionnelle en Gaspésie, se passe de manière positive. Cette communauté apporte de l’aide aux villageois. « Ils sont comme la famille de 12 qu’on n’a plus au Québec », a raconté à Viviane, une voisine de la communauté.
Ces modes de vie plus « traditionnels » ne sont pas lointains dans la mémoire des Gaspésiens. Cette région du Québec est particulièrement fertile à des projets alternatifs, explique l’étudiante. « Les activités de subsistance leur rappellent l’époque d’avant », conclut enthousiaste, Viviane Isabelle.






