« Nous ne pouvons pas continuer l’agriculture industrielle » : quelle relève pour l’agriculture biologique ?

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Olivier Millot et Francis Taillon, accompagnés de Christian et Daniel Taillon, les anciens propriétaires, portant la potentielle future relève de leur ferme. (Photo : Ferme Taillon et fils)

Olivier Millot et Francis Taillon, accompagnés de Christian et Daniel Taillon, les anciens propriétaires, portant la potentielle future relève de leur ferme. (Photo : Ferme Taillon et fils)

Le Québec possède la moitié des exploitations agricoles biologiques du Canada.  Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, les agriculteurs sont très engagés pour l’environnement. Avec près de 24 000 hectares, la région détient la plus grande surface de terres biologiques dans la province.

« Si on ramasse de l’orge ou de l’avoine, nous allons implanter un trèfle en culture intercalaire. Ça garde le sol couvert et ça évite l’érosion. Et ça apporte des nutriments », indique Samuel Delisle, 32 ans, agriculteur avec son père et son oncle dans une ferme biologique à Saint-Prime. Les cultures intercalaires sont une des méthodes utilisées dans la culture biologique.

« Ce n’est pas vraiment le même travail. Dans le bio, il faut comprendre les mauvaises herbes, passer un certain équipement à un certain stade », ajoute-t-il. « En bio, c’est super long, je passe trois voire quatre coups de herse pour enlever les mauvaises herbes », explique Jean-Thomas Maltais, président de l’UPA du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La moitié de ses terres sont en production biologique, il connaît donc bien la différence entre les deux. Dans le « conventionnel », le producteur utilise des pesticides. Cela lui permet de passer moins de temps dans un champ et donc de pouvoir couvrir de plus grandes zones. En plus de ce fait-là, sur une même surface, le bio a entre 8 et 25 % de rendement en moins que le conventionnel, d’après une étude de 2016 de Reganold et Walter, chercheurs à l’Université d’État de Washington.

« Nous avons une responsabilité »

Malgré toutes ces baisses de rendements en termes de quantité, de nombreux jeunes agriculteurs font le choix d’avoir ce mode de production biologique. « C’est une question monétaire, les primes bio sont intéressantes. Ces primes permettent de combler [une partie des] écarts de rendement », détaille Olivier Millot. À 37 ans, il est propriétaire d’une ferme entièrement biologique depuis tout juste un an avec Francis Taillon à Saint-Prime. Les prix de vente sont aussi plus intéressants. Il prend en exemple le blé dur qui se vend bien plus cher quand il est bio. « Dans le conventionnel, la tonne est aux alentours de 300/320 dollars alors que nous la vendons à peu près 700 dollars. »

Samuel pense qu’il va devoir engager des travailleurs étrangers quand son père et son oncle prendront leur retraite. Il estime que dans la région, il n’y a pas assez de main d’œuvre agricole. (Photo : Samuel Delisle)

Samuel pense qu’il va devoir engager des travailleurs étrangers quand son père et son oncle prendront leur retraite. Il estime que dans la région, il n’y a pas assez de main d’œuvre agricole. (Photo : Samuel Delisle)

Son associé nuance. Ce n’est pas que pour des raisons monétaires qu‘ils pratiquent ce mode d’agriculture. « Nous essayons de faire notre part pour une agriculture plus responsable », affirme-t-il. Ce respect de l’environnement est aussi essentiel pour Samuel Delisle : « En tant que producteur, nous avons une responsabilité. Celle de garder les terres les plus saines possibles, autant pour moi, pour mes animaux et pour la nourriture que je donne aux gens. »

« Le bio d’aujourd’hui sera le conventionnel dans 10 ans »

« Il y a tout le temps place à l’amélioration mais les gens s’intéressent de plus en plus au bio. Je suis donc certain qu’avec le temps, il y aura plus de demandes. Cela motivera la recherche et les producteurs. […] Nous ne pouvons pas continuer l’agriculture industrielle comme c’est actuellement. Cela représente une certaine part de pollution », exprime Samuel Delisle à propos de sa vision pour l’avenir. Francis Taillon partage sa vision sur la recherche. « Le bio est avant-gardiste, plus ça va, plus nos méthodes progressent. Le bio d’aujourd’hui sera le conventionnel dans 10 ans. »

De son côté, Olivier Millot est plus sceptique. Il pense que l’agriculture s’adaptera à l’acheteur. « Le monde va à l’épicerie et c’est toujours trop cher. Certains veulent un mode de vie élevé mais ils ne sont pas prêts à payer pour leurs propres valeurs. C’est dur de convaincre le consommateur d’acheter du blé plus cher si du blé à bas prix arrive par bateau. Dans le futur, nous nous adapterons au consommateur, à ce qu’ils veulent », expose-t-il.

La Fédération de la Relève Agricole du Québec (FRAQ) croit aussi à une montée en puissance du bio. « Il va y avoir une poussée envers les cultures biologiques dans les prochaines années, surtout grâce aux jeunes qui rentrent avec de nouvelles technologies », juge Samuel Frigon, président de l’antenne du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Au Québec, plusieurs établissements se spécialisent dans des formations plus respectueuses de l’environnement.

L’exploitation de Samuel compte 480 hectares de céréales et 140 vaches. Elle est complètement bio depuis deux ans. (Photo : Samuel Delisle)

L’exploitation de Samuel compte 480 hectares de céréales et 140 vaches. Elle est complètement bio depuis deux ans. (Photo : Samuel Delisle)

L’Institut Technologique Agroalimentaire du Québec (ITAQ) est la seule école collégiale agricole dans la province. Un de ces deux campus, celui de La Pocatière, possède une ferme biologique. Au sein des deux sites, l’institut propose une formation totalement biologique : la « technique en technologie de la production horticole agroenvironnementale ».

Au niveau universitaire, une nouvelle formation vient d’apparaître à Saguenay. L’Université du Québec à Chicoutimi a lancé un certificat en agriculture nordique depuis l’automne 2025. Le programme d’un an est unique au Québec. Il propose des cours sur les agroécosystèmes boréaux, l’adaptation et la lutte aux changements climatiques en agriculture ou encore l’agriculture nordique chez les Premières Nations.

Tous les professionnels sont d’accord, un des enjeux pour l’agriculture biologique est de produire plus pour pouvoir nourrir toute la population. Or, d’après l’étude américaine de 2016, cette production préserverait beaucoup mieux les sols face au réchauffement climatique et permettrait donc d’avoir une meilleure résistance aux sécheresses. Autrement dit, sur du long terme, les rendements seraient bien meilleurs. Les chercheurs désignent donc le biologique comme l’avenir de l’agriculture mondiale.

 

Cet article fait partie d’un dossier produit par trois journalistes : Virgile Revelle, Samuel Fournier et Noah Gauthier-Morin.

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