Réforme du régime forestier : un échec unanime

Anne-Marie Chapleau, à gauche, s’était déplacée à Sainte-Rose-du-Nord pour parler aux citoyens du projet de loi 97, le 17 août dernier. (Photo : Mères au Front Saguenay)
Le régime forestier au Québec a grandement fait polémique dans les derniers mois. Les critiques ont été nombreuses de la part des communautés autochtones, du domaine scientifique et des industries dans le secteur du bois concernant le projet de loi 97 de la CAQ . Pourquoi le projet de modernisation des forêts québécoises a-t-il échoué?
« Les projets de cette envergure prennent [généralement] de 5 à 10 ans. La CAQ a manqué de prévisibilité dans sa présentation du projet », explique le président du Syndicat des travailleurs de bois du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Pierre-Maurice Gagnon. Il déplore que les entreprises dans le domaine du bois n’ont pas été suffisamment consultées par le gouvernement. « Le marché américain est très important pour nous. Plusieurs industries et syndicats considèrent que le PL 97* était un pari risqué et déséquilibré avec les 45% de tarifs qui sont actuellement imposés. »
M. Gagnon explique que ce manque de projection a compromis la garantie d’une gestion durable. Selon lui, une consultation réelle avec les entreprises et une vision industrielle diversifiée et actualisée auraient offert un meilleur projet de loi.

Pierre-Maurice Gagnon est président du Syndicat des travailleurs de bois du Saguenay-Lac-Saint-Jean depuis 2003. (Photo : Émile Leboeuf)
L’ONU et la CAQ à l’opposé au sujet des Premières Nations
Bien que la CAQ a eu l’intention d’exploiter les forêts qui appartiennent aux Premières Nations, la Charte des Nations Unies stipule dans l’article 26.2 que les peuples autochtones ont le droit exclusif d’être maîtres de leurs territoires et des ressources qui s’y retrouvent. « Le projet de loi n’a aucunement considéré les pratiques ancestrales et l’importance des forêts aux yeux des communautés autochtones au Québec. Nous n’avons jamais réellement fait partie de l’équation », affirme un gardien de territoire innu situé à Masteuiatsh, Michael Paul Kuekuatsheu.
C’est également ce qu’avance le conseiller en communication publique de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Jérôme Gill-Couture. Il affirme que les lois provinciales de la CAQ quant aux territoires autochtones contredisent la Charte de l’ONU. « Le moyen de contestation prévu pour les Premières Nations dans la gestion des forêts est inacceptable. Selon les lois provinciales, les Autochtones ne peuvent contester une décision gouvernementale que si une recommandation fondée sur la science n’est pas suivie et que cela résulte de la mauvaise foi du gouvernement. En pratique, cela ne leur accorde aucun véritable droit sur leurs propres terres. »
Absence de la science dans l’équation
Une porte-parole de l’organisme environnemental Mères au Front Saguenay, Anne-Marie Chapleau, évoque le manque de considération quant au concept de la triade dans l’exploitation des forêts. La triade est un modèle d’aménagement forestier qui vise à concilier la production de bois, la protection de la biodiversité et l’usage multiple des forêts. « Dans la vraie triade, ce sont les zones de conservation qui sont établies en priorité. Ensuite, ce sont les zones pour la production intensive. Dans le projet de loi, c’était le tiers des forêts publiques qui était dédié à un aménagement intensif alors que les scientifiques disent qu’on ne peut vraiment pas produire de façon soutenue sur une portion aussi grande du territoire. »

Le bois provenant du Saguenay–Lac-Saint-Jean constitue environ 20% de l’exploitation forestière québécoise. (Photo : Courtoisie)
Le professeur en écologie et aménagement forestier à UQAC, Yan Boucher, estime que le projet aurait été plus réaliste s’il y avait eu davantage d’importance accordée aux zones protégées. « Si le projet avait suggéré d’aménager une zone de conservation qui se rapproche des 30% du territoire, ça aurait été plus réaliste. Le problème, c’est que la CAQ a proposé seulement 17-18%. Le principe de la triade n’est donc pas respecté », ajoute le directeur scientifique à l’observatoire régional de recherche sur la forêt boréale.
Le verdict est unanime
Le monde forestier québécois traverse une période d’instabilité. Les gens impliqués dans l’industrie attendront ce que le prochain gouvernement proposera pour moderniser ce secteur économique. « Il faudra reconsidérer les objectifs de tous [des autochtones, des commerçants et de la science] si on veut que quelque chose de concret et plausible prenne place », affirme Pierre-Maurice Gagnon.
À lire également dans ce dossier :
Projet de loi 97 : une réforme trop politique ? – La Pige
Mike Paul Kuekuatsheu : Du nomadisme protecteur au chants contestataires – La Pige






