Écouter ou consommer ? La musique à l’ère des algorithmes

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Obscura permet de découvrir ou de redécouvrir des albums marquants. Ici, les auditeurs présents au Cinéma Moderne écoutent : Hit me hard and soft de Billie Eilish. (Photo : Ic3y Mag)

La diffusion en continu a bouleversé notre façon d’écouter de la musique et l’attention qu’on lui porte. Après des décennies de domination du support physique, l’écoute en ligne est devenue la norme. L’album a été relégué au second plan, derrière les listes d’écoutes infinies et les recommandations dictées par les algorithmes.

Selon le rapport 2023 de la Fédération internationale de l’industrie phonographique, plus de 67 % des revenus mondiaux de la musique proviennent désormais de la diffusion en continu. Cette prépondérance du streaming a non seulement modifié l’économie de l’industrie musicale, mais aussi notre rapport à l’écoute comme telle. Fut un temps où le format « album » était la norme : il fallait être attentif et découvrir l’œuvre du début à la fin avec attention. Aujourd’hui, ce sont plutôt les playlists personnalisées qui dominent.

Une écoute fragmentée

Spotify, Apple Music ou encore Deezer : ces plateformes offrent aux auditeurs une quantité presque infinie de chansons en quelques secondes. Cette accessibilité a cependant un coût : elle favorise une consommation rapide et souvent fragmentée. Les auditeurs ont davantage tendance à passer d’une chanson à l’autre, bien souvent sans les écouter jusqu’à la fin.

Edmond Brousseau est saxophoniste et affirme que le monde du jazz est particulièrement touché par cette tendance, car ce style demande un niveau de concentration pour saisir les nuances du genre. (Photo: Léo Langlois)

Edmond Brousseau est musicien dans le groupe Maman. Il observe cette transformation de près. « Avant, les gens achetaient un album, l’écoutaient au complet, parfois en lisant le livret ou en observant la pochette durant de longues minutes. Maintenant, si les premières secondes ne plaisent pas, ils passent à la prochaine », explique-t-il. Selon lui, cette réalité influence indirectement les artistes lors de la création musicale. « C’est clair que les artistes pensent aux algorithmes, ils n’ont plus le choix. Les intros sont plus courtes et les refrains arrivent plus vite. »

Dans un contexte où l’offre est infinie, les chansons tendent à être plus courtes et les artistes privilégient souvent le format simple (single) plutôt que l’album. L’écoute de la musique devient aussi plus secondaire, souvent consommée en arrière-plan pendant une activité du quotidien comme l’étude, l’entraînement ou simplement la marche.

Le retour à l’écoute attentive

Pour contrer cette consommation accélérée, certains tentent de recréer des espaces d’écoute plus consciente. C’est le cas de Mathieu Parent, fondateur du magazine Ic3y Mag, qui, depuis 2023 organise des soirées d’écoute d’albums en groupe. « On organise deux types de soirées : le premier s’appelle Obscura, au Cinéma Moderne, à Montréal. Les gens sont plongés dans une ambiance immersive où le visuel se mélange à la musique. Le deuxième type, ce sont les listening rooms : les auditeurs sont invités à s’installer confortablement sur des bean bags et à mettre un bandeau sur les yeux pour s’imprégner pleinement de l’album », affirme-t-il.

Pour lui, ces événements répondent à un réel besoin. « Les gens réalisent de plus en plus qu’ils ne prennent plus le temps d’écouter vraiment. Des auditeurs qui redécouvrent des œuvres d’une manière complètement différente, allant même jusqu’à pleurer durant l’écoute, j’en rencontre souvent. » Selon Mathieu Parent, ces soirées permettent de comprendre l’importance d’aborder un album comme une œuvre cohérente et de l’écouter avec attention.

Ce contraste entre abondance numérique et difficulté d’attention soulève une question centrale : écoute-t-on vraiment la musique ou la consomme-t-on comme un produit parmi tant d’autres ? Si la diffusion en continu a élargi l’accès et la découvrabilité de certaines chansons et de certains artistes, il a aussi transformé notre rapport à l’attention et à l’écoute. On consomme beaucoup, machinalement, sans laisser l’œuvre nous toucher ou nous émouvoir.

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