Le vintage condamné à mort ?

Une étude publiée en 2017 par la Fondation Ellen MacArthur estime que le nombre moyen d’utilisations d’un vêtement à l’échelle mondiale a chuté de 36 % entre 2000 et 2015, passant d’environ 200 à 160 utilisations. (Crédit : Émilie Frère-Lefèvre)
Submergé par des milliards de vêtements synthétiques conçus pour ne durer que quelques semaines, le marché de la seconde main fait face à un engorgement sans précédent. La prolifération de la mode éphémère menace de priver le vintage de sa matière première : la qualité. Entre friperies asphyxiées, blocages institutionnels et crise du style, nos garde-robes sont contraintes à changer.
Pousser la porte d’une friperie aujourd’hui, c’est souvent affronter un océan de polyester. « La soie et le lin cèdent leur place au plastique », observe la propriétaire de la boutique vintage Objet Rejet à Jonquière, Marilyn Bouchard.
Avec des géants de l’« ultra-fast fashion » déversant des milliers de nouveautés quotidiennes sur le marché, les bacs de dons débordent d’habits jetables.
Malgré le nombre de pièces, ce dont Marilyn Bouchard a peur, « c’est qu’il n’y ait plus de vêtements de qualité dans 20 ans, parce que les gens priorisent la quantité et la chasse aux micro-tendances. »
Celle qui fouille les boutiques d’usagé afin de dénicher les perles rares constate que « le plus grand changement [en rayon], c’est vraiment la plus grosse proportion de “fast fashion”.»
Alors que les vêtements d’il y a cinquante ans traversaient les décennies, une pièce de soirée est désormais portée en moyenne seulement sept fois avant d’être délaissée, selon une enquête de l’organisation caritative britannique Barnardo’s réalisée en 2015. Cette tendance, qui s’est aggravée depuis, ne se limite d’ailleurs pas aux vêtements de soirée.

« On est presque rendu à l’âge du vêtement jetable », tranche la commerçante, Marylin Bouchard. (Crédit : Émilie Frère-Lefèvre)
Engorgement du système et coûts cachés
Cette « boulimie textile » ne détruit pas seulement le style, elle asphyxie les réseaux de tri. Au Québec, plus de 344 000 tonnes de textiles sont éliminées chaque année, un volume jeté qui a doublé en quinze ans.
L’analyste en réduction à la source chez Équiterre, Julie-Christine Denoncourt, rappelle que l’absence d’une industrie de recyclage locale force les entreprises de seconde main à gérer seules ce flux colossal. « Les ressourceries débordent de vêtements de mauvaise qualité qui se déforment dès le premier lavage. »
Traiter et trier ces montagnes d’habits nécessite une main-d’œuvre locale qualifiée, ce qui fait grimper les prix en friperie. Cet ouvrage est d’ailleurs invisible pour les consommateurs.
Pour Équiterre, la solution à cette crise passe obligatoirement par des politiques publiques strictes, comme des encadrements de la publicité, des taxes sur les matières non durables et des applications rigoureuses des normes de sécurité.

La boutique Objet Rejet existe depuis trois ans alors que sa propriétaire pratique la seconde main depuis plus d’une quinzaine d’années. (Crédit : Émilie Frère-Lefèvre)
Fin ou mutation radicale du vintage ?
Ce n’est pas nécessairement la fin du vintage, mais plutôt sa métamorphose selon la professeure à l’École supérieure de mode et au département de stratégie et de responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM, Marie-Ève Faust.
Elle observe une polarisation du marché. D’un côté, « de grandes enseignes récupèrent le marché en créant leur propre section vintage sélectionnée » De l’autre, les commerces chaotiques risquent de disparaître sous la formule « garbage in, garbage out ».
« Si les gens achètent du “super fast-fashion” de mauvaises qualités, personne n’en voudra en seconde main », prévient la professeure.
Face à des générations surstimulées par les écrans et habituées à l’instantanéité, Mme Faust préconise un retour au savoir-faire local, valorisant des fibres durables, voire des modèles d’affaires circulaires, comme la location de manteaux d’hiver. Ainsi, le vêtement redeviendrait un objet de valeur, et non un futur déchet.






