Nommer un endroit… plus complexe qu’il n’y paraît

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La toponymie, discipline qui consiste à nommer des espaces géographiques, nous entoure. Photo : Maxence Gibault-Renault

Le lac en Cœur, le lac Rond ou le lac Saxophone sont autant de curiosités géographiques à la toponymie évocatrice. Cette discipline linguistique, méconnue, s’intéresse aux noms des lieux. Au Québec, la sélection s’inscrit dans un processus rigoureux. Les résultats s’annoncent aussi bien poétiques, chargés d’héritage, que parfois conflictuels.

« Nommer les lieux, il s’agit d’essayer de connaître, de comprendre un territoire », analyse l’historien et auteur Pierre Lahoud. « Ces mots-là ont de l’importance. Ils sont les indicateurs d’une histoire, l’ancrage d’une mémoire. »

Le photographe aérien a survolé en long et en large le Québec. « En prenant de la hauteur, on fait avancer la toponymie. Le lac en Cœur, du sol, on ne le voit pas. La toponymie a avancé en survolant les espaces. C’est vu du ciel qu’on découvre pourquoi on a donné ce nom. Le lac en Cœur, c’est assez poétique. »

« Nommer un lieu, c’est aussi, en partie, tenter de se l’approprier », poursuit-il. Comme la récente décision de Donald Trump de renommer de façon unilatérale le lac Ontario. Au contraire, au Québec, les toponymes répondent à une attribution qui se veut « respectueuse des gens qui ont connu l’endroit, qui sont venus avant nous », souligne Pierre Lahoud.

Comment sont donnés les noms de lieux ?

Les organismes et commissions en charge de la toponymie sont nombreux. S’il ne faut en retenir qu’un seul, ce serait la Commission de toponymie du Québec, organe suprême rattaché à l’Office québécois de la langue française. Composée de sept membres, elle exerce tantôt une autorité exclusive, tantôt un rôle de validation d’un nom ou de conseil. 

Par exemple, « en matière de noms d’entités géographiques naturelles (lacs, monts, baies, rivières, etc.) et artificielles (barrages, ponts, etc.), l’autorité de la Commission est exclusive », comme l’indique la Charte de la langue française, qui régit l’organisme. Dans le cas de noms de rues ou d’un territoire sous autorité municipale, la Commission travaille en collaboration avec les administrations locales, qui possèdent bien souvent leur organisme toponymique. Elle ne peut alors proposer de noms, mais « conserve cependant son pouvoir exclusif d’officialisation ».

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Plus localement, la toponymie est aussi un marqueur d’identité. En réaction à l’annonce de Donald Trump, une habitante d’Alma a lancé une pétition pour renommer la Pointe-des-Américains. Sa proposition : la pointe des Almatois. « La Pointe-des-Américains, est-ce que c’est vraiment chez moi ? C’est la question que je me suis posée », a expliqué Thérèse Munger à Radio-Canada. L’initiative a suscité l’adhésion et cumule aujourd’hui près de 1 800 signatures. 

Toujours dans la région, le nom donné aux sept municipalités formant la ville fusionnée de Saguenay n’est, pour certains, toujours pas digéré. Le Mouvement Chicoutimi, qui plaide pour la réhabilitation du nom, relance régulièrement le débat, épineux. Car si « Chicoutimi » est plus populaire dans l’arrondissement éponyme, « Saguenay » est préféré à Jonquière et La Baie, par souci « d’unité », ont déjà évoqué d’anciens élus des deux arrondissements.

La place des noms autochtones

« Au XXème siècle, il y a eu une volonté d’effacer ces toponymes », analyse Isabelle Bouchard, historienne des peuples autochtones au Québec. « Ce sont avant tout des enjeux de pouvoir, de franciser, de québéciser les noms », rappelle celle qui est également membre de la Commission, dressant un parallèle avec la récente lubie trumpiste. 

« Pourtant, c’est un bout de l’histoire de notre territoire. Ces toponymes sont, par exemple, beaucoup moins dédiés à quelqu’un. Ils contiennent des savoirs, de l’expérience de vie sur ce territoire. Du style : tel type de poisson était pêché dans ce lac. »

La tendance est aujourd’hui à la réintégration de ces dénominations. En 2017, date des derniers chiffres publics de la Commission, les toponymes autochtones représentaient 9,8 % de la nomenclature géographique officielle du Québec. « Une part en hausse, assure Isabelle Bouchard. Ces dernières années, les communautés ont commencé à réintégrer ces noms pour des arrêts de bus par exemple. Pour se réaffirmer et faire vivre leurs langues. »

Au final, « la toponymie est un grand pan du patrimoine québécois. Elle cherche à refléter notre identité, notre conscience et notre histoire », conclut Pierre Lahoud. En citant Henri Dorion, géographe disparu en janvier, expert en toponymie et ami du photographe : « On ne peut pas parler sans les mots, tout comme on ne peut pas parler de géographie sans les noms de lieux ».

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