Quand les Youtubeurs français influencent le langage des jeunes québécois

748
0
Share:

Ils s’appellent Squeezie, Michou ou Inoxtag, et leurs vidéos captivent une génération entière de jeunes Québécois. En plus d’occuper leurs écrans, ces Youtubeurs influencent leur langage, leurs références culturelles mais également leurs centres d’intérêt. Une révolution culturelle, portée par YouTube au-delà des frontières et des océans.

Olivia KER

« Wesh », « ma daronne », « mon pote » ou encore « putain ». Voici quelques exemples du vocabulaire que s’est approprié Jérémy Simard, 10 ans, au grand étonnement de ses parents, souvent perplexes face à ces expressions issues du français hexagonal. « Ils se posent des questions, ils me demandent ce que cela veut dire, des fois ils me corrigent », explique Jérémy.

Selon Anne-Sophie Bally, linguiste et professeure au département de lettres et communications à l’Université du Québec à Trois-Rivières , ce phénomène est lié à une volonté des jeunes de se différencier. « C’est normal que les jeunes aient envie d’avoir une manière de parler qui est la leur. Cela fait partie de leur développement et de l’affirmation de leur personnalité unique. »

Comme des milliers de jeunes Québécois, Jérémy passe des heures devant les vidéos de ses créateurs français préférés. Des noms qui, pour certains, peuvent sembler inconnus, mais pour Jérémy, ils représentent bien plus que de simples pseudonymes : ce sont ses modèles du quotidien.

Au-delà du simple divertissement

Ces vidéos sont pour lui bien plus qu’un passe-temps. « Je regarde ça sur mon téléphone, sur la Switch, ou sur le cellulaire de ma mère. Je ne vois pas le temps passer. » Une distraction qui demande cependant un cadre strict . « On met des limites de temps, on a aussi mis un contrôle parental. Le matin, il a le droit à 20 minutes, et le soir à 25 minutes. Sinon, il ferait juste ça ! », confie Andrée-Anne Simard.

Une gestion du temps d’écran essentielle, d’autant plus que selon HabiloMédias, une courte majorité de jeunes Canadiens respectent les recommandations en matière de consommation numérique.

Dans la cour de récréation, tous les camarades de Jérémy utilisent ces expressions venues d’outre-mer. « Ça nous rend un peu cool, explique-t-il fièrement. Mais on les utilise depuis longtemps, déjà à la maternelle. » Pour Jérémy, la fascination pour la France ne s’arrête pas à l’écran. Son rêve ? Aller en France et découvrir les équipes de soccer européennes qu’il admire tant. « J’ai pas mal d’amis français », glisse-t-il.

« Les plateformes numériques ont un rôle de transmission des variétés linguistiques, explique la linguiste. Elles ont réussi à faire tomber des barrières qui autrefois étaient géographiques. Elles ont effacé le besoin de mobilité pour créer du contact linguistique. »

Cette appropriation linguistique, il la doit à une consommation frénétique de vidéos sur YouTube, où les créateurs français règnent en maîtres. « Les Français font beaucoup plus de vidéos, alors je les suis plus », raconte le jeune garçon, très au fait de ce sujet.

Cette adoption répond à un besoin social fondamental pour Anne-Sophie Bally : « En tant qu’humains, nous avons un besoin d’appartenance à une communauté, et cela passe par l’adoption de certaines manières de faire, que ce soit un code vestimentaire ou un langage spécifique. »

Un choc intergénérationnel

Si l’adoption d’un lexique hexagonal peut paraître anodine, elle reflète en vérité un changement culturel notable. « Je trouve ça drôle parce que quand moi j’étais adolescente, on utilisait beaucoup d’anglicismes, on voulait tous aller aux États-Unis, car on trouvait cool les Américains. Les jeunes maintenant avec les Youtubeurs français sont plus portés à utiliser des mots français », observe Andrée-Anne Simard.

Pour Anne-Sophie Bally, les parents n’ont pas à s’inquiéter. « Les modes linguistiques sont très visibles chez les jeunes, mais ils finissent par les abandonner en grandissant. Une fois qu’ils entrent sur le marché du travail, ils se rendent compte que ce n’est pas socialement valorisé. »

Ce basculement culturel, visible dans les familles comme celle de Jérémy, n’est pas étonnant. Selon un sondage de Global World Index, présenté au congrès annuel de l’Association québécoise des productions médiatiques (AQPM), YouTube est désormais la deuxième plateforme de diffusion préférée des Québécois, juste après Netflix. Chez les jeunes entre 9 à 11 ans, YouTube arrive même en tête des réseaux sociaux selon l’organisme HabiloMédias.

Youtube est la plateforme préférée des 9-11 ans. Source :  HabiloMédias / Jeunes Canadiens dans un monde branché, phase IV : La vie en ligne

Des Youtubeurs québécois qui peinent à rivaliser

Mais alors pourquoi les jeunes Québécois consomment-ils plus de contenu de créateurs français ? Tout simplement car face à l’hégémonie de leurs homologues, les Québécois peinent à rivaliser.

Avec leurs millions d’abonnés, des créateurs comme Amixem ou Inoxtag écrasent les influenceurs québécois en termes de visibilité. La Famille Ventura, bien qu’étant l’une des chaînes québécoises les plus populaires, plafonne à 978 000 abonnés, bien loin des mastodontes français.

Pour Andrée-Anne, cela s’explique aussi par des raisons pratiques : « Jérémy ne parle pas anglais, alors il est naturellement attiré par les contenus en français. » Or, le Youtube francophone est peu développé, que ce soit au Québec ou au Canada.

Mais ce n’est pas seulement une question de langue. Les Youtubeurs français produisent du contenu à un rythme effréné, avec des concepts dont les jeunes sont particulièrement friands : défis, vlogs, vidéos humoristiques… Leur proximité avec leur audience et leur constance expliquent entre autres leur immense succès auprès de la jeunesse Québécoise.

Share:
Avatar photo