La pilule contraceptive et son impact sur les cours d’eaux

La présence de résidus d’œstrogènes dans l’eau perturbe les espèces aquatiques. (Photo libre de droit )
Les résidus de la pilule contraceptive perturbent les écosystèmes aquatiques. L’hormone qu’elle contient altère le système hormonal de certaines espèces, entraînant la féminisation des poissons.
Une étude canadienne menée entre 1997 et 2004 a observé les effets de l’exposition à l’éthinylestradiol sur les têtes-de-boule, une espèce de petit poisson. L’éthinylestradiol est une hormone présente dans la pilule contraceptive. C’est l’œstrogène le plus utilisé au monde. Les chercheurs ont étudié deux lacs : un lac témoin et un autre où ils ont versé une faible concentration d’éthinylestradiol, équivalente à cinq nanogrammes par litre. Après trois ans d’exposition, les populations de jeunes poissons ont chuté drastiquement, entraînant l’effondrement presque total de la population. Ce phénomène, causé par la féminisation des poissons, a conduit à l’arrêt de la reproduction.
Cette hormone est ingérée lors de la prise de la pilule contraceptive, puis rejetée dans les eaux par l’urine. Elle se retrouve ensuite dans les eaux usées et passe par la station d’épuration, qui ne la traite pas. Elle finit donc par être rejetée dans les rivières.
« L’un des composés actifs que l’on retrouve dans l’eau c’est l’éthinylestradiol, un œstrogène synthétique modifié par les compagnies pharmaceutiques pour être plus puissant et persistant que l’œstradiol naturel. Cela explique pourquoi il est présent en plus grande quantité. Cet œstrogène agit comme un perturbateur endocrinien, affectant l’équilibre hormonale des espèces aquatiques, notamment les mollusques et les poissons », affirme la professeure et chercheuse en toxicologie de la reproduction à l’Institut national de la recherche scientifique, Géraldine Delbès.
Selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, les perturbateurs endocriniens regroupent une vaste famille de composés capables d’interagir avec le système hormonal d’une espèce.
« Chez les mollusques et les poissons, des études ont montré que l’éthinylestradiol peut provoquer la féminisation, en transformant des testicules en ovaires, modifiant ainsi leur reproduction », explique Géraldine Delbès.
Il est important de noter que la pilule contraceptive n’est pas la seule source de pollution hormonale dans les cours d’eau. Il y en a d’origine industrielle (l’alkyphénol, le bisphénol A, le phtalate et les biphényles polychlorés), d’origine végétale (industrie des pâtes et papiers), d’origine agricole avec certains pesticides (DDT, toxaphènes et l’endosulfane), et bien entendu les œstrogènes d’origine naturelle libérés par les animaux d’élevage et les humains.
Une fois dans l’eau, les œstrogènes synthétiques sont absorbés par les animaux aquatiques. Cela perturbe leur système hormonal, et affecté leur capacité à se reproduire.
« La perte de biodiversité, elle est entre autres due à cette pollution qui va affecter la reproduction de certaines espèces », affirme Geraldine Delbès.
Des effets difficiles à quantifier
Au-delà de la féminisation de la faune aquatique, les effets hormonaux sont difficiles à évaluer.
« L’enjeu, c’est que lorsqu’on analyse 10, 20 ou 30 substances, on mesure la concentration en nanogrammes par litre de chacune, en identifiant leur effet individuel. Cependant, lorsqu’on combine toutes ces substances — pharmaceutiques, pesticides, hormones, etc. — l’effet global reste incertain. Est-ce que leur interaction produit un effet additif (1+1=2) ou synergique (1+1=3) ? À l’inverse, la présence d’une hormone avec un pesticide peut-elle annuler les effets ? C’est là que la situation demeure floue », explique l’enseignant chez Collège de Bois-de-Boulogne, et auteur de la thèse Analyse d’hormones stéroïdiennes par spectrométrie de masse dans les eaux du robinet, de surface et les eaux usées, Goeury Ken.
L’effet de la pilule contraceptive est une goutte d’eau parmi les nombreux perturbateurs endocriniens relâchés dans les cours d’eau.
« Il y a une étude plus récente qui montre que les polluants qui sont rejetés par les stations d’épuration en France, entraîneraient la disparition d’une espèce aquatique tous les dix ans. Donc il y a quand même des choses qui se manifestent, mais c’est assez récent », déclare l’ingénieur d’études en écotoxicologie et rédacteur scientifique, Vivien Lecomte.
En Europe, les cours d’eau et les eaux souterraines font l’objet d’une surveillance encadrée par des directives européennes, qui définissent les substances à suivre.
« Une mise à jour prévue dans les prochaines années devrait inclure plusieurs polluants, dont l’éthinylestradiol, soulignant ainsi l’urgence de mieux encadrer ces composés », explique Vivien Lecomte.
« Ces substances hormonales sont jugées suffisamment préoccupantes pour être surveillées. Bien que leurs effets précis soient difficiles à évaluer, un faisceau d’indices montre qu’elles pourraient avoir des impacts notables », ajoute-t-il.
Un impact chez l’humain
Les concentrations d’éthinylestradiol dans les cours d’eau présentent peu de risques pour l’humain. Bien qu’elles altèrent l’équilibre hormonal des petites espèces aquatiques, elles sont trop faibles pour affecter celui des humains.
« L’inquiétude vient du fait que la population humaine n’est pas exposée uniquement à l’éthinylestradiol, mais à de multiples substances qui pourraient converger vers un effet œstrogénique, qui pourrait causer des anomalies de développement », Géraldine Delbès
Toutefois, ces impacts restent compliqués à mesurer et quantifier précise-t-elle.
« On sait qu’il y a des traces de divers polluants dans l’eau potable et la nourriture. Donc on peut se dire que forcément, cela aura un effet. Mais il est difficile de le prouver. Pour l’instant, aucune grande étude épidémiologique n’a confirmé cet impact », affirme Géraldine Delbès.
Des solutions
La première solution qui s’offre est de réduire les sources d’hormones de synthèse industrielles. Certains ont déjà été interdits, par contre il y en a d’autres qui sont très utiles, comme la pilule contraceptive.
« L’éthinylestradiol est un perturbateur endocrinien nocif pour l’environnement. C’est pourquoi nous cherchons à développer pour les femmes des méthodes qui utilisent des hormones naturelles plutôt que cette molécule synthétique », affirme la chef du programme de développement des contraceptifs à National Institutes of Health à Washington, Diana Blithe.
La solution préconisée par les chercheurs serait l’élaboration de normes sur les hormones de synthèse relâchées par les stations d’épuration qui obligeant à intégrer un processus de filtration pour limiter leur impact environnemental.
Source de l’étude évoquée en début d’article :
=> Celle qui montre les effets de l’EE2 sur les populations :
Kidd, K. A., P. J. Blanchfield, K. H. Mills, V. P. Palace, R. E. Evans, J. M. Lazorchak & R. W. Flick 2007. Collapse of a fish population after exposure to a synthetic estrogen. Proceedings of the National Academy of Sciences 104.21 : 8897-8901. doi : 10.1073/pnas.0609568104
=> Celle qui montre que l’arrêt de la pollution permet aux populations de poisson de se reconstituer :
Blanchfield, P. J., K. A. Kidd, M. F. Docker, V. P. Palace, B. J. Park & L. D. Postma 2015. Recovery of a Wild Fish Population from Whole-Lake Additions of a Synthetic Estrogen. Environmental Science & Technology 49.5 : 3136-3144. doi : 10.1021/es5060513.






