Les centres d’injection : plus que de simples piqueries

Le centre de consommation supervisée de Chicoutimi (La Baraque) est ouvert depuis 2024. Émily Bouchard en est la coordonnatrice. (Photo : Chrystian Dallaire)
Souvent jugés comme une mesure aggravant la problématique de la dépendance au Québec, les sites de consommation supervisée (SCS) sont beaucoup plus que de simples « piqueries ». C’est du moins l’opinion du professeur en psychologie Youssef Allami.
Spécialiste en dépendance à l’Université Laval, M. Allami explique que l’expérience vécue par les usagers dans ces sites dépasse la simple consommation. « Ce n’est pas juste un endroit où on se rend pour consommer. Pour certains, il y a un vrai sentiment de convivialité et de chaleur humaine. »
Les sites de consommation supervisée sont des lieux dans lesquels les toxicomanes peuvent se rendre afin de faire usage de leur substance dans un contexte sécuritaire et hors de tout risque. Selon Statistique Canada, on en comptait une quarantaine en activités à travers le pays selon les dernières statistiques disponibles.
Selon lui, « ça peut sauver la vie de quelqu’un. En consommant sur le site, la personne évite de contracter des maladies, des infections causées par leur matériel et d’avoir des complications en cas de surdoses. »
M. Allami ajoute que ces lieux peuvent être un premier pas vers la sobriété. « Ça familiarise ces personnes-là avec les institutions, parce que souvent, il y a énormément de méfiance. À force de côtoyer des membres du réseau de la santé, les gens sont plus en confiance. Ils se sentent prêts à prendre les mesures nécessaires lorsqu’ils veulent passer à l’étape suivante dans leur cheminement, puisqu’il n’y a plus cette crainte. »

Plus de 257 000 clients des (SCS) ont été orientés vers des services de traitement de la toxicomanie entre 2017 et 2023 au Canada (Statistique Canada).
(Photo : Chrystian Dallaire)
Des établissements sécuritaires
Le fonctionnement des centres d’injection est pensé pour éviter les risques liés à la consommation. « Les gens ont accès à du matériel stérile qu’on leur donne. Ils sont libres de l’utiliser ici ou de simplement partir chez eux avec ce dont ils ont besoin pour consommer », affirme la coordonnatrice clinique du site de consommation de Chicoutimi, Émily Bouchard. L’équipement fourni provient de fournisseurs spécialisés et est récupéré par le centre après utilisation.

Le service de travail de rue de Chicoutimi est le seul endroit à offrir ces services au Saguenay-Lac-St-Jean.
(Photo : Maxime Sauvageau)
Selon Mme Bouchard, les « piqueries » sont différentes des SCS. « Ici, on essaye vraiment de bâtir une relation de confiance avec ceux qui nous rendent visite. Pour certains, c’est très déstabilisant de consommer devant d’autres personnes, en particulier des intervenantes sociales. Ce qu’on veut, c’est qu’ils reviennent, pas qu’ils aient peur. »
Contrairement aux idées reçues, ces centres ne sont pas réservés uniquement aux personnes en situation d’itinérance. « On n’a pas de clientèle type. Nos services sont offerts à n’importe qui qui souhaite consommer de manière sécuritaire », explique Mme Bouchard.
Ces endroits sont nés d’un constat simple. « La consommation était là avant qu’on soit ouvert. Ça fait des siècles que les gens consomment. Nous n’avons aucun contrôle là-dessus. Moi je pense qu’on répond aux besoins des gens et on s’assure qu’ils consomment de manière sécuritaire. »
En cumulant l’emprunt de matériel et les consommations sur place, le site de Chicoutimi a compté plus de 520 visites depuis le mois d’avril. Une nette augmentation par rapport aux années précédentes qui, selon la coordonnatrice, peut être expliquée par la grande couverture médiatique du centre et par le bouche-à-oreille.
Encore du chemin à parcourir
Ces espaces sont toutefois des initiatives encore récentes et des ajustements restent à faire. Certains services, qu’on pourrait considérer comme essentiels dans ce genre d’endroits, demeurent difficiles à obtenir. « Des centres ailleurs au Québec ont accès à une infirmière sur place à temps plein. Ici, on n’a pas cette chance malheureusement. Ça serait très utile d’en avoir une parce que si un incident a lieu, ça pourrait sauver des vies », fait valoir Émily Bouchard.
Cependant, l’expérience acquise au fil des années permet aux équipes d’adapter les services en fonction des retours des personnes qui fréquentent le centre. « On nous parle beaucoup d’un cubicule d’inhalation. Éventuellement, on aimerait que les gens puissent fumer à l’intérieur. Le problème, c’est que ça nécessite des autorisations assez complexes à avoir. On est dans l’attente. On a surtout adapté nos services en fonction des besoins de nos visiteurs. C’est ça qui fait toute la différence », conclut Mme. Bouchard.






